Yiyun Kang : exploration des vertiges de l’IA à la Fondation Fiminco

Yiyun Kang : exploration des vertiges de l’IA à la Fondation Fiminco
Vue d'exposition, Fondation Fiminco, 2026 © Yiyun Kang

La Fondation Fiminco, en partenariat avec le Centre Culturel Coréen, présente Illumination : une exposition monographique de Yiyun Kang et un parcours collectif consacré à la nouvelle scène numérique coréenne. En s’appuyant sur des données, l’intelligence artificielle et les perceptions sensibles, les artistes convoqués y interrogent les liens mouvants qui sous-tendent les relations entre les humains, les technologies et l’environnement.

Au cœur de FAST, le plus grand quartier culturel d’Europe à Romainville, la Fondation Fiminco devient le théâtre d’une exploration sensible de l’intelligence artificielle. C’est en effet au sein de cet ancien espace industriel que Yiyun Kang compose un paysage où la lumière, le son et les données deviennent matière. Avec Illumination, l’artiste coréenne, figure importante de l’art numérique contemporain, propose un parcours en trois temps autour des bouleversements provoqués par l’IA.

D’immenses membranes composées de films métalliques semblent flotter dans l’espace, réagissant aux variations lumineuses qui l’entourent.
Great Anxiety, 2026 © Yiyun Kang

Réfléchir aux transformations de l’IA

Le titre de l’exposition n’a d’ailleurs rien d’accidentel : il renvoie non seulement à la double dimension de ce terme, entre révélation et éveil, mais aussi à la singularité de cet espace, que Yiyun Kang considère comme « un immense éclair ». Au rez-de-chaussée de la Chaufferie, l’installation Great Anxiety accueille les visiteurs dans une atmosphère à la fois fascinante et inquiétante. D’immenses membranes composées de films métalliques semblent flotter dans l’espace, réagissant aux variations lumineuses et sonores qui l’entourent. Ainsi, l’œuvre transforme en une présence physique des données liées à l’évolution de l’intelligence artificielle depuis 2020.

Derrière la beauté hypnotique des reflets argentés et rouges se dessine une tension plus profonde : celle d’une société confrontée à ses propres incertitudes face aux technologies émergentes. Pour Yiyun Kang, cette installation se doit d’être en dialogue constant avec le lieu qui l’accueille. « Elle évolue en fonction de l’espace. À 10h, 14h, 16h ou 18h, la tension sera toujours différente », précise-t-elle. De fait, la lumière naturelle comme les projections transforment continuellement l’œuvre, qui absorbe, renvoie et redistribue les flux lumineux. Chaque élément de la structure correspond dès lors à un ensemble de données chargées de traduire les transformations des modèles d’IA et l’accélération des phénomènes qui les accompagnent. « L’anxiété humaine augmente de façon exponentielle, poursuit Yiyun Kang. Ainsi, les aspects positifs et négatifs de l’IA suivent exactement les mêmes schémas de données ».

Une vidéo immersive projetée sur des toiles fait apparaître des formes hybrides et géométriques.
Entanglement © Yiyun Kang

De l’anxiété algorithmique à la cohabitation

À l’étage supérieur, deux autres installations prolongent cette réflexion. Dans Echo Chamber, nous nous retrouvons face à un dispositif interactif qui met en scène les mécanismes de polarisation propres aux environnements numériques. Ici, une conversation avec un chatbot nous invite à choisir entre une vision favorable ou critique de l’intelligence artificielle. Mais à mesure que l’échange avance, le système devient plus difficile à quitter, et le bouton « non » de plus en plus petit… « L’IA simplifie votre quotidien, car vous n’avez plus à vous soucier de votre point de vue, de votre voix, ni de vos pensées. C’est un système manipulé », ajoute Yiyun Kang. En reproduisant la logique des bulles algorithmiques, l’œuvre révèle donc la manière dont nos usages numériques peuvent progressivement limiter notre capacité de choix.

Avec Entanglement, l’artiste ouvre une autre perspective, plus contemplative. Une vidéo immersive de six minutes, projetée sur des toiles légères, explore l’entrelacement du vivant et du numérique, faisant apparaître des formes hybrides où les cerveaux, les réseaux informatiques, les matières organiques et inorganiques semblent appartenir à un même écosystème. « Ordinateurs, formes informatiques, IA, humains, nature, animaux, nous sommes tous des éléments communs », souligne-t-elle. Plutôt qu’une opposition entre la technologie et le monde vivant, l’œuvre imagine une cohabitation possible, où différentes formes d’intelligence pourraient se rencontrer.

Dans un musée, un homme asiatique observe un écran dévoilant les images d'un appareil scientifique.
Goldilocks © Intae Hwang

Une nouvelle génération face aux mondes numériques

Le parcours se poursuit avec une exposition collective réunissant quatre artistes émergents coréens : Hayoung, Jisoo Yoo, Youngchan Ko et Intae Hwang. Tous explorent, à leur manière, les traces laissées par les systèmes numériques dans nos vies quotidiennes. Leurs œuvres interrogent la circulation des données, leur transformation et leur influence sur notre manière de percevoir le réel. Deux d’entre elles ont particulièrement marqué les esprits. Dans Goldilocks, Intae Hwang propose une réflexion sur notre rapport au climat à travers une œuvre générative créée en temps réel. Pour cela, l’installation confronte les conditions météorologiques idéales imaginées par les visiteurs aux données environnementales réelles, mettant ainsi en lumière l’écart entre le monde que nous rêvons d’habiter et celui que nous construisons collectivement. La donnée devient ici un espace de projection, révélant autant nos attentes que les fragilités du monde contemporain.

Dans un musée, installation d'une salle de coffre violette où apparaît un parfum sur la gauche.
DATA PERFUME® © HaYoung

Enfin, avec DATA PERFUME®, HaYoung transforme quant à elle les informations invisibles qui circulent au sein de nos environnements numériques, les cookies, en une expérience sensorielle inattendue. L’artiste convertit des traces de données en fragrances, donnant une présence matérielle à des flux habituellement imperceptibles. L’œuvre interroge ainsi les infrastructures cachées qui organisent nos comportements et notre quotidien à l’ère du capitalisme algorithmique.

Entre immersion monumentale et expérimentations sensibles, Illumination parvient donc à dessiner un portrait mouvant d’un monde en pleine transformation. Quant à la Fondation Fiminco, elle devient ici un espace où les technologies ne sont plus seulement des outils, mais des matières à ressentir, observer et questionner.

  • Illumination, jusqu’au 21.06, Fondation Fiminco, Romainville.
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