Finaliste du Prix Carré sur Seine 2025, prochainement exposée au Centre Wallonie-Bruxelles et à la galerie Maubert, Yosra Mojtahedi profite actuellement d’une résidence d’un an à la Fondation Fiminco pour prolonger ses recherches autour de la chair et de la technologie, de l’organique et de la mécanique. Entretien avec une artiste qui se sert de la science pour traduire ses pensées les plus spirituelles. À moins que ce ne soit l’inverse.
Sachant que tu viens de la peinture et du dessin, à quel moment as-tu commencé à t’intéresser à la robotique ?
Yosra Mojtahedi : Au départ, mes peintures étaient très sombres, très figuratives, je cachais le corps nu féminin sous un voile noir. Je n’ai compris que bien plus tard l’impact sur mon travail de la censure iranienne, où la représentation du corps féminin est taboue. Peu à peu, j’ai supprimé le corps et je me suis tournée vers la nature : les plantes, les cailloux, les météorites, etc. Face à la page blanche, de nouvelles formes sont apparues et, petit à petit, le corps humain a fusionné avec le minéral et le végétal.
Je souhaitais que l’on puisse toucher la matière et investir l’espace. Dès lors, j’ai vu dans le cursus du Fresnoy une possibilité d’aller encore plus loin dans mes recherches, notamment via une collaboration avec un laboratoire scientifique à Lille, INRIA – Defrost (Deformable Robotic Software). C’était entre 2018 et 2020. Depuis, je m’appuie sur leur savoir-faire autour de la soft robotics pour créer des sculptures-organes hybrides, une matière vivante qui n’existe pas vraiment.

Concrètement, comment se passe la collaboration avec ce laboratoire ?
Yosra Mojtahedi : Defrost (INRIA) est un laboratoire de recherche spécialisé dans la robotique déformable. C’est un espace où les équations rencontrent les intuitions, où mes sculptures-organes imaginées se croisent avec leurs modèles numériques. Au départ, le dialogue n’était pas forcément évident : eux travaillent sur des formes fonctionnelles, alors que moi, j’étais plutôt dans la recherche d’une matière organique, presque d’un organe vivant. Il a fallu inventer peu à peu un langage commun, entre leurs schémas techniques et mes carnets de dessin.
Nous avons mené de nombreuses recherches, notamment sur la manière dont la sculpture doit bouger et « respirer ». Je voulais que chaque mouvement soit comme un souffle, qu’il reprenne quelque chose des mouvements musculaires – ni tout à fait mécanique, ni tout à fait humain, mais dans un entre-deux un peu troublant. À partir de 2021, j’ai eu envie que la sculpture soit tactile ; il a donc fallu penser sa forme pour qu’elle soit à la fois stable, organique, charnelle et interactive, que le corps du spectateur puisse s’y risquer, la toucher, et que la sculpture réponde comme un organisme hypersensible.
Tout cela, bien sûr, prend du temps et, de mon côté, passe par énormément de dessins : aujourd’hui encore, c’est ainsi que je pose les prémices de chaque idée. Le dessin me permet d’aller au-delà de mon imagination, de cadrer mon propos, mais aussi d’anticiper la forme que prendra un organe-sculpture. Il m’aide à déplacer les limites, à voir surgir des configurations que je n’aurais pas osé concevoir directement en volume. Cette page blanche est à la fois une peur et une promesse : l’endroit où tout peut échouer, mais aussi celui où tout peut naître.
» À partir de 2021, j’ai eu envie que la sculpture soit tactile ; il a donc fallu penser sa forme pour qu’elle soit à la fois stable, organique, charnelle et interactive. »

De par ces échanges avec le laboratoire Defrost, as-tu la sensation de t’inscrire pleinement dans le mouvement art/sciences ?
Yosra Mojtahedi : Totalement ! Il serait même difficile de prétendre le contraire, puisque l’idée première est justement de donner vie à l’argile, de passer par des logiciels pour concevoir des mécanismes souples, presque vulnérables. C’est une véritable collaboration, un dialogue entre la vision et la matière, entre le rêve et le sensible. Je ne manipule pas directement l’électronique, mais je suis fascinée par les recherches autour d’une nouvelle génération de robots, organiques, inspirés du vivant, de cette « bio-inspiration » qui regarde du côté de la nature pour inventer d’autres formes de corps.
La science, avec ses équations, ses modèles et ses simulations, devient alors une sorte d’atelier parallèle, où se fabriquent les conditions d’existence de ces créatures hybrides. À l’image de l’œuvre Sexus Fleurus, un robot-organe capable de réagir aux gestes du public, comme pour rappeler que, dans mon travail, la mécanique et l’organique ne s’opposent pas : ils se cherchent, se répondent et parfois se confondent.

Il est donc de nouveau question du corps. N’est-ce pas là le fil rouge de ton travail ?
Yosra Mojtahedi : En quelque sorte, oui. Le corps est peut-être moins représenté frontalement, mais il circule partout, comme une présence diffuse. Ces derniers temps, j’essaie d’aller encore plus loin en imaginant mes sculptures comme des « machines-humains » alimentées par un sang commun, des organes-robots vivants, en perpétuelle métamorphose. Hybrides, à mi-chemin entre l’organe et la fleur, entre le corps et la machine, elles incarnent des entités en devenir, où la chair artificielle – faite de silicone et animée par la robotique molle – palpite au rythme d’un fluide symbolique : le sang.
Ce flux vital, universel, traverse l’œuvre comme une force alchimique, donnant vie à des organes fictifs qui évoquent tour à tour le cœur, la sensualité et la vulnérabilité humaine. Au cœur de ces formes mutantes s’opère une transmutation : celle de corps artificiels traversés par une énergie collective, un souffle partagé. Ce projet n’est pas simplement une série d’objets animés : il se conçoit comme un organisme-processus, une chambre sensible de transformation où le vivant se régénère à travers le lien.
Dans ces corps en devenir, un appel au don de sang – réel ou symbolique – pourrait s’adresser à tous les corps, toutes origines confondues. Une part majeure serait remise aux hôpitaux, tandis qu’une goutte nourrirait un sang unique, vivant et métissé, au cœur d’un organe artificiel. Ce geste, entre art et soin, interroge nos liens, nos responsabilités et les frontières politiques, dans une quête de transformation partagée et poétique.

Ce qui est impressionnant, c’est que tu t’es certes débarrassée du corps féminin, mais tu as tout de même conservé cette énergie sensuelle, ce côté charnel qui infuse tes différentes installations.
Yosra Mojtahedi : Je crois que je ne me suis pas vraiment « débarrassée » du corps féminin, je l’ai plutôt déplacé. Il n’est plus représenté frontalement, mais il s’est dissous dans la matière, dans les formes, dans le geste. Quand ces formes ont commencé à surgir dans mes dessins, j’ai ressenti le besoin de les arracher à la feuille pour les faire exister dans l’espace, comme si le corps, ne pouvant plus être montré, devait se réinventer autrement : en organe, en fleur, en pulsation. De là vient, sans doute, ce côté charnel, sans frontière. La sensualité ne passe plus par la représentation d’un corps nu, mais par une relation : le corps du spectateur, la machine-organisme, l’air, le son, parfois même l’odeur. Ce sont des êtres hybrides, à la frontière du vivant, qui gardent la mémoire du corps féminin – de sa puissance, de sa vulnérabilité, de son désir –, tout en ouvrant vers quelque chose de plus vaste : un corps sans frontières, partagé, où le charnel devient une expérience commune à contempler.
« La sensualité ne passe plus par la représentation d’un corps nu, mais par une relation : le corps du spectateur, la machine-organisme, l’air, le son, parfois même l’odeur. »

Aujourd’hui, on se rencontre dans ton atelier, à Romainville, mis à disposition pendant un an par le Frac Île-de-France. À quel point ce type de lieu est important pour toi ?
Yosra Mojtahedi : Pour moi, c’est un espace intime, presque un sanctuaire, où j’ai la sensation que tout peut advenir. Je l’associe à un mot persan, Aramgah : un lieu d’incarnation et de passage du corps à l’esprit, d’un état à l’autre, où quelque chose de plus grand que nous peut se manifester – une âme, une présence, tout ce qui relève de l’invisible. L’atelier devient ainsi un seuil : un endroit où le réel, le rêve et la matière se rencontrent, où les formes peuvent naître, se transformer et trouver peu à peu leur propre souffle.
D’où, j’imagine, tous ces poèmes et textes que l’on peut voir sur ton atelier ou autour de tes œuvres. C’est une manière d’étendre la réflexion autour de tes sculptures ?
Yosra Mojtahedi : La poésie est vraiment au cœur de ma pratique, autant que le dessin ou la sculpture. Elle n’est pas seulement dans les textes qui accompagnent les œuvres, mais dans la façon dont une forme apparaît, se répète, disparaît, dans le rythme d’un mouvement, dans un souffle. J’écris beaucoup en parallèle de mes recherches plastiques : des fragments, des images, des phrases qui ne sont pas forcément destinés à être publiés, mais qui me servent de boussole. Ce sont souvent ces corps poétiques qui guident ensuite la manière dont une sculpture va se déployer dans l’espace, dont un organe va « respirer », ou dont un dispositif va accueillir le corps du spectateur.

L’autre particularité de ton travail, c’est le recours systématique à la couleur noire. La vois-tu comme le prolongement naturel de ces fameux corps poétiques ?
Yosra Mojtahedi : Le noir, dans ce contexte, devient presque une écriture en soi. C’est une couleur-matière qui intensifie les sens, qui rend le corps plus présent tout en l’enveloppant, et qui me permet d’explorer les notions de vie et de mort, de disparition et de lumière – lumière qui, après tout, ne prend tout son sens que par la présence de l’ombre. Le noir, pour moi, rassemble le secret, le cosmos, le mystère, mais aussi l’invisible, ce qui échappe au regard et pourtant agit sur nous. C’est comme une page nocturne sur laquelle la poésie peut apparaître sous forme de gestes, de souffles, de pulsations.
Mes sculptures sont alors un peu comme des poèmes incarnés : elles ne « racontent » pas quelque chose de manière frontale, mais elles ouvrent un espace de sensation, de projection, où chacun peut entendre sa propre voix intérieure et y contempler. Dans ce sens, le noir est à la fois un espace de retrait et de révélation, un lieu politique, de résistance, où la poésie peut s’infiltrer, se diffuser doucement et habiter les corps. L’idée, je pense, étant de transformer peu à peu notre manière de regarder le monde.
- Une partie de cette interview est extraite du 64ème numéro de notre newsletter éditoriale.