Dans une foire comme Art Basel Hong Kong, où tout semble parfaitement en place, certaines œuvres arrivent encore à créer du décalage. C’est notamment le cas au sein de la plateforme Zero 10, où le digital a trouvé une autre intensité. Voici cinq pièces qui sortent du lot.
Le retour d’Art Basel à Hong Kong se fait sur fond de tensions géopolitiques et d’incertitudes économiques. Le marché se recalibre encore, entre ralentissements et reconfigurations du digital. Et pourtant, la vibe est là. À croire que Hong Kong reste un cas à part, à l’image de la soirée au M+ Museum, des talks/brunch organisés par les LACMA Digital Leaders au Soho et de toutes ces autres festivités organisées en marge de l’événement principal.
Au milieu des allées de Basel, tout est très organisé, presque trop, à tel point qu’une sensation de répétition s’installe. Au sein de Zero 10, la section de la foire dédiée à l’art de l’ère numérique, quelque chose de plus humain se joue, entre rencontres d’amis et visages enfin associés à des pseudos et autres PFPs. Cette récente initiative, qui entend intégrer le digital au cœur du marché, avec des propositions qui ouvrent des espaces et d’autres plus attendues, a le mérite de privilégier la lisibilité des œuvres, sans pour autant se détourner des propositions les plus audacieuses. On en a retenu cinq.

Sougwen Chung – RECURSIONS 遞迴
Présenté par Fellowship & ARTXCODE, en collaboration avec OpenSea
Impossible de ne pas revenir à plusieurs reprises sur cette pièce, notamment parce que les moments de performance changent vraiment la perception et attirent beaucoup de monde autour du dispositif. Lequel se déploie dans un flux en circulation, où l’œuvre n’est plus une forme figée mais un processus partagé entre mémoire, machine et présence. Au centre, un scroll monumental (RECURSIONS 遞迴 0), activé par des bras robotiques entraînés sur les gestes de Sougwen Chung et connectés à des capteurs en temps réel. Force est pourtant de constater que le trait avance ici avec un léger décalage, comme constamment réinterprété, comme si l’être humain et la machine ne pouvaient jamais être parfaitement alignés. Ça pourrait être problématique, c’est autre contraire ce qui fonctionne, et crée un dialogue continue, presque chorégraphique.
Autour, les peintures (RECURSIONS 遞迴 1–6) conservent les traces de ce processus, sans hiérarchie ni origine identifiable, simplement des couches qui s’accumulent et que l’écran (RECURSIONS 遞迴 Dataset 1314) prolonge encore autrement, dans des données de dessin et d’activité cérébrale qui circulent sur une structure verticale lumineuse, évoluant lentement dans le temps. Ce qui reste, c’est une idée simple mais forte : rien n’appartient plus vraiment à une seule main.

Botto – Mirror Stages
Présenté par BottoDAO
Botto est un artiste autonome structuré par une communauté de plus de 28 000 personnes. Depuis 2021, il génère des images à partir de jugements humains collectifs et finance sa propre évolution grâce à des ventes régulières. Dans le cadre de Mirror Stages, ce dernier a toutefois décidé de quitter Internet pour l’espace physique, au sein duquel le public est invité à intégrer le dispositif, à prendre part à ce qui se construit IRL. Pendant les cinq jours d’Art Basel, Botto a ainsi généré vingt œuvres en sessions de deux heures, chaque session ayant pour point de départ une seed image choisie par le DAO, avant que celle-ci n’évolue en temps réel à partir de ses archives et du contexte sur place.
Le système ne produit pas seul et plusieurs agents internes contribuent à ce qu’il se passe. On pourrait même dire que l’œuvre se construit dans cet échange, dans ces sessions qui capturent un état du mouvement, dans ces signaux captés, traduits en paramètres et réinjectés dans le système.


En un sens, Mirror Stages reconsidère la question de la création, qui ne réside plus uniquement dans l’image produite, mais dans les conditions qui la rendent possible. Dans cette logique, la notion d’auteur se dilue progressivement, ouvrant vers une forme de post-authorship où la création devient un espace partagé entre humains, systèmes et infrastructures. Et forcément, on se demande qui est vraiment en train de créer, d’autant qu’une partie de la valeur des œuvres – proposées à la vente – est redistribuée à ceux qui prennent part au processus. Un geste anecdotique ? Pas vraiment ! Il y a au contraire quelque chose de profondément audacieux à présenter une création collaborative dans un contexte de foire.

Jonas Lund – Network Maintenance
Présenté par OFFICE IMPART
Network Maintenance de Jonas Lund fait clairement partie des pièces ayant marqué les esprits à Zéro 10, justement parce qu’elle déplace subtilement les règles du jeu. Avec cette installation, l’objet d’art perd toute idée de stabilité. Chaque interface demande à être activée, entretenue, suivie dans le temps, au point de faire penser à une sorte de Tamagotchi version distribuée. Laisser faire, c’est déjà agir : la pièce se dégrade, et avec elle, une partie du système.
Ce qui accroche ici, ce n’est pas seulement l’interaction, mais ce qu’elle implique. À travers des dynamiques proches de l’intrication quantique, chaque action devient une variable dans un ensemble plus large, où les notions de contrôle et de dépendance finissent par se confondre. On pense intervenir, mais on est déjà dans le mécanisme, ce qui ouvre une réflexion sur ce que signifie être impliqué dans un système en réseau dont la santé dépend de l’attention collective.

Dans le contexte d’une foire, où les œuvres sont souvent présentées comme des objets autonomes, immédiatement compréhensibles et finalisés, il y a là une vraie friction. L’ensemble refuse d’être fixé. Collectionner ne clôt rien, mais implique au contraire une continuité, presque une routine à prolonger. Là où Network Maintenance emporte la mise, c’est d’ailleurs dans cette manière de transformer l’acte d’achat en une forme de maintenance continue.

Emi Kusano – Ornament Survival
Présenté par √K Contemporary
La nouvelle œuvre d’Emi Kusano, artiste basée à Tokyo, repose sur une configuration précise : prints, vidéos et une sculpture inspirée des « magical girls », qui rappellent certaines pièces de sa série pour Art Blocks, Melancholic Magical Maiden. Cette esthétique signature, qui peut sembler légère, presque nostalgique au premier regard, mais qui gagne en intensité à chaque projet, repose en réalité sur une construction solide, chaque pièce ajoutant une couche supplémentaire à la narration.
Avec cette série, Emi Kusano travaille la notion de modèle dans un contexte d’abondance de contenus et de systèmes d’IA. Les figures se répètent et se déclinent en variations. En se prenant comme base, elle génère une multitude d’elle-même qui circule, comme si l’attention devenait un matériau à structurer, comme si la présence et les images devaient s’ajuster à un environnement qui évalue et compare en permanence. Ce qui n’a rien d’un hasard.

On l’a dit, Emi Kusano est japonaise, c’est-à-dire qu’elle évolue dans une société qui évalue et compare en permanence. Dans le contexte d’où elle est issue, certains rôles impliquent une performance constante — en particulier pour les femmes, avec des attentes sociales, des codes de présentation de soi et une charge émotionnelle forte. Ornament Survival fait écho à ces contraintes et à leur internalisation. Mieux, l’œuvre met en forme ces enjeux à travers un langage visuel qui lui est propre, à la fois critique et ancré dans les codes de Zero 10.

Kim Asendorf – PXL Duo Pod
Présenté par Nguyen Wahed
À Basel, où beaucoup de propositions privilégient l’efficacité visuelle plutôt que la prise de risque, PXL Duo Pod de Kim Asendorf se distingue par une approche qui demande un véritable investissement en temps et en attention. L’installation s’active dans une relation directe avec le public, et les interactions possibles, via une interface manipulable, modifient l’image en temps réel dans une logique médiée par la blockchain. Le pixel n’est plus un effet graphique ou un simple élément visuel, mais une unité active, en mouvement, loin d’un simple « bonbon pour les yeux ».

Ce qui caractérise cette œuvre – et le travail de Kim Asendorf en général -, c’est cette esthétique qui pousse l’image dans ses retranchements. Le pixel devient matière : il s’étire, construit des formes qui ne cherchent pas à être identifiables. À grande échelle, ce qui est invisible devient une surface proposant une autre lecture de l’image. Les éléments s’organisent et se recomposent, produisant des configurations qui échappent à une lecture immédiate.
Sa présence au sein de Zero 10 s’impose ainsi naturellement, la section ayant pour intention d’intégrer le digital au cœur de la foire, tout en laissant place à des propositions qui ne se limitent pas à leur dimension démonstrative. En ce sens, le travail de Kim Asendorf apporte une forme de rigueur et ouvre une réflexion sur la manière dont l’image, l’économie et l’interaction s’articulent. Chaque pièce existe individuellement, tout en s’inscrivant dans un écosystème plus vaste, où les actions individuelles contribuent à une structure collective.