Bill Viola, au seuil de l’image et du temps

Bill Viola, au seuil de l'image et du temps
Bill Viola. “Sculptor of Time” ©Tempora/Anthony Dehez

En 18 œuvres vidéo aussi diverses (écrans, installations, salles immersives) que puissantes, l’exposition Sculptor Of Time du Musée de La Boverie de Liège rend un hommage rétrospectif et appuyé au travail sensoriel et esthétique de Bill Viola. Une approche enveloppante qui témoigne particulièrement de l’effet de seuil, de frontière (entre la vie et la mort, le noir et blanc et la couleur, etc.), qui donne toute sa transcendance naturelle à l’œuvre du créateur américain.

Il y a une dimension initiatique à parcourir les œuvres vidéo de Bill Viola. Les pièces du vidéaste américain, probablement le plus important pionnier de l’histoire de ce médium avec le Sud-Coréen Nam June Paik, avec il a d’ailleurs collaboré à l’aube des années 1970, invitent en effet à la lenteur, à la contemplation. Le Musée de la Boverie de Liège, qui accueille jusque fin avril Sculptor of Time, la première rétrospective d’ampleur de l’artiste sur le sol belge, l’a parfaitement compris. L’impressionnant parcours d’œuvres en atteste : 18 pièces, toutes créées entre 1995 et 2014 et rassemblées ici selon un principe de déambulation circulaire qui rappelle la démarche cyclique de l’artiste, et surtout la notion de seuil permanent, de frontière (entre la vie et la mort, la jeunesse et la vieillesse, l’eau et le feu, etc.), qui habite son travail comme un esprit venant hanter l’espace vide d’une imposante demeure.

D’entrée, le visiteur est donc immédiatement confronté à l’un des dispositifs écran les plus massifs de Bill Viola, celui qui réunit deux de ses pièces d’envergure, Tristan’s Ascension (The Sound Of A Mountain Under A Waterfall) et Woman In Fire, qui synthétisent presque à eux seuls tous ses principes fondamentaux. Dans la première, un personnage git allongé, comme mort, avant d’être progressivement soulevé avec virulence par un flux d’eau croissant, s’élevant dans les airs comme une cascade inversée. Dans la seconde, une femme en bure dont on ne voit que la silhouette obscurcie se tient immobile devant un mur de flammes. Au bout de quelques minutes, elle tend les bras pour plonger dans un plan d’eau qui s’ouvre devant elle, laissant la dilatation des flammes et de l’image composer petit à petit une fascinante abstraction kaléidoscopique d’un décor en pleine décomposition.

Bill Viola. Fire Woman, 2005. Video/sound installation ©Kira Perov/Bill Viola Studio
Bill Viola. Fire Woman, 2005. Video/sound installation ©Kira Perov/Bill Viola Studio

La transcendance de Bill Viola

Derrière l’expérimentation quasi-ritualiste de ces scènes hypnotiques, se dégage un profond rapport à la transcendance, au dépassement de soi, de son être, qui nimbe le parcours entier de l’exposition d’une aura presque mystique. De fait, le dépouillement assumé des salles, l’absence presque complète d’indications, de cartels, épouse complètement le sens esthétique très minimaliste, mais aussi très complexe des œuvres de l’artiste, ou se mêlent la force ancestrale de la spiritualité (Bill Viola est très influencé par le syncrétisme de différents courants religieux d’Occident, mais aussi d’Orient comme le bouddhisme ou le soufisme) et la haute technicité plastique de l’image. C’est notamment le cas dans Three Women et Ocean Without A Shore, où les personnages semblent comme dans le mythe d’Orphée passer de la mort (distante, grise, floutée, en arrière-plan) à la vie (colorée, nette, au premier plan) et réciproquement, comme le ferait les acteurs d’un ballet d’ombres et de couleur livrés à la perplexité de leur propre douleur.

Douleur, le mot n’est pas trop fort. Celle-ci est même souvent perceptible dans les grimaces féroces qui agitent au ralenti les hommes et femmes captés au plus près (Anima, Surrender), ou semblant soumis à l’avanie de l’âge dévorant les âmes et les chairs. À l’image du couple de vieillards de Man Seeking For Immortality, Woman Searching For Eternity, dénudés et vulnérables, livrés à notre regard voyeur, tandis qu’il semble s’auto-ausculter, comme un duo de malades craintifs, avec une lampe torche.

Bill Viola. Three Women ©Kira Perov/Bill Viola Studio

Installations-sculptures robotiques et salles immersives

Toujours surprenant, Bill Viola sait également dépasser le seul cadre de l’image et de l’écran pour proposer quelques pièces plus proches du dispositif d’installation, voire de sculptures robotiques. Dans Heaven And Earth, deux tubes cathodiques de téléviseur sont placés l’un au-dessus de l’autre, comme un totem-miroir, diffusant deux images que tout oppose : celle d’un nouveau-né babillant et celle d’un vieil homme alité, à l’article de la mort. Plus impressionnant encore, Slowly Turning Narrative se présente sous la forme d’un écran-miroir pivotant à 360˚, renvoyant en les entrecroisant l’image du film vidéo expérimental diffusé – une sorte de plongée urbaine où reviennent constamment différents personnages et effets visuels abstraits –, le reflet du public présent, et les rémanences chromatiques sur les murs de la lumière des trois spots colorés éclairant la scène. En bande-son, une voix-off se charge quant à elle de guider les opérations tel un mantra vocal.

Ces deux installations sont cruciales car elles rompent un peu le monolithisme formel des pièces de Bill Viola, qui semblent parfois s’enferrer dans une dramaturgie théâtralisée un peu forcée, aux inspirations antiques (la pose évolutive des personnages encore une fois grimaçants de The Quintet Of The Astonished, les postures helléniques des trois femmes de The Greeting) ou Renaissance (l’effet sfumato dans lequel baigne plusieurs tableaux). Les espaces de La Boverie soulignent d’ailleurs opportunément cette influence classique, avec leurs colonnes gréco-romaines et la blancheur crue de leurs murs, perceptible malgré une semi-obscurité.   

Bill Viola sait encore créer d’autres effets de rupture dans la disposition de ses murs écrans. Certaines pièces déploient ainsi une mise en scène ouvertement immersive et lumineuse, dans ce que l’on pourrait décrire comme des grandes salles absorbant et modélisant les écrans muraux à la manière de white boxes ouvertes (par opposition aux black boxes, plus hermétiques et impénétrables de l’intelligence artificielle actuelle). Going Forth A Day déploie de la sorte plusieurs scènes se côtoyant : une pinède traversée de passants, une zone de bivouac où les personnages se reposent, une plage depuis laquelle on charge une barge, etc. La lenteur confine à la torpeur, à l’exception d’une scène où les personnages avancent à toute vitesse, comme pour rappeler que Bill Viola peut aussi faire preuve d’auto-dérision.

Bill Viola. The Dreamers, 2013. Video/sound installation ©Kira Perov/Bill Viola Studio

Dans The Dreamers, l’impression mortifère est encore plus forte tout en étant accompagnée d’un grand sentiment de paix et de douceur. On y voit sept personnages flottant dans l’eau, dans une quiétude allant de pair avec les bruits aquatiques nappant l’atmosphère. Dorment-ils ? Sont-ils noyés ? L’ambiguïté demeure, tandis que quelques bulles éparses laissent penser que leurs yeux peuvent s’ouvrir à chaque instant. À l’inverse, les écrans se faisant face de The Encounter évoquent davantage la passion de Bill Viola pour les espaces ouverts et sans limites du désert. Sur l’un d’eux, deux personnages marchent et se rapprochent de nous. Sur l’autre, les figurants restent à distance, jouant de la distorsion lointaine d’un effet mirage naturel baignant tout aussi naturellement l’image.

Le cycle de la purification bouclée

Tout étant cyclique dans le travail de Bill Viola, la dernière pièce du parcours (et la plus récente) évoque la forme et l’idée de transcendance des deux pièces monumentales d’ouverture. Inverted Birth dévoile un personnage souillé, mazouté, que le fameux effet chute d’eau inversé liminaire va graduellement venir nettoyer, en passant par différents effets de matière – il semble ainsi par instants recouvert de sang, tandis que l’eau qui le lave adopte subrepticement la blancheur translucide et crémeuse du lait. Au final, le personnage se retrouve propre comme un sou neuf, presque immaculé. Il fixe alors l’écran comme le héros candide de l’œuvre de Bill Viola qu’il est assurément. Un personnage qui semble témoigner, à visage découvert, comme nul autre, de l’exercice de purification ultime qui donne toute la cohérence d’ensemble au travail du maître américain.

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