Dimitri Daniloff : « La photogrammétrie ou la 3D m’ont tout de suite permis de créer ce que j’avais en tête”

Dimitri Daniloff : "La photogrammétrie ou la 3D m’ont tout de suite permis de créer ce que j’avais en tête”
“Human Unlimited” ©Dimitri Daniloff

Durant l’été, de mi-juillet à fin septembre, Fisheye Immersive part à la rencontre de huit artistes numériques venus du monde entier, profondément créatifs et déterminés à expliquer leur travail, démocratiser leur approche créative. Deuxième invité : Dimitri Daniloff, dont le travail se nourrit perpétuellement des évolutions technologiques (photogrammétrie, IA, 3D) afin de pousser toujours plus loin la réflexion autour de la mutation du genre humain.

D’après toi, à quel point le numérique, la VR ou les technologies immersives vont-elles impacter les propositions artistiques, les musées ou les galeries ces prochaines années ?

Dimitri Daniloff : Ce qui est certain, c’est que l’on voit les institutions s’y intéresser de plus en plus. Plus tôt cette année, l’Opéra de Paris a par exemple lancé sa première collection de NFT, tandis que le LACMA à Los Angeles héberge le plus grand nombre d’œuvres d’art blockchain en Amérique du Nord. Même si je suis moins intéressé par la spéculation autour des NFT que par les possibilités qu’ils permettent, je trouve la situation actuelle assez prometteuse. Cela dit, il faut aussi reconnaître que l’on est encore dans une période de transition. Lorsque l’on visite de grandes expositions numériques ou immersives, on sent que l’on a encore besoin de penser à la scénographie, à la contextualisation de ces œuvres, ne serait-ce que pour remplir ces espaces relativement vides, pour casser ce côté brut et un peu froid de ces lieux.

Aux artistes, dès lors, de ne plus penser uniquement à leur œuvre en 3D, mais aussi à l’environnement dans lequel ils vont pouvoir le montrer. Moi, par exemple, j’organise également des expositions dans des galeries virtuelles où la question de la monstration est extrêmement présente. Avec le temps, j’en suis venu à l’idée qu’il ne fallait pas laisser la galerie ouverte en permanence, dans le sens où ça a tendance à entraîner une dilution de la fréquentation. Il vaut bien prévoir des créneaux horaires avec un artiste présent pour raconter son travail. Cela crée un moment de partage, un espace possible de discussions.

La téléportation de Eve ©Dimitri Daniloff

De ton côté, as-tu l’impression que les arts numériques/immersifs te permettent de délivrer plus concrètement un message impossible à défendre sous une autre forme ?

Dimitri Daniloff : Depuis toujours, je suis passionné par le cyberespace, cette culture où il y a l’idée d’atteindre une sorte de perfection, de se détacher des contraintes physiques du corps. Le numérique, pour moi, c’est exactement ça : c’est un espace non physique qui permet d’aborder des sujets et d’émettre des propositions complètement décorrélés du corps et des contraintes de l’environnement, de tendre vers un idéal où rien n’est limité. En 2021, par exemple, j’ai créé La téléportation de Eve dans l’idée de réécrire un peu notre histoire commune, profondément masculine. Je me suis dit que, quitte à créer un nouvel espace, autant repartir à zéro, reformuler les bases et faire de Eve la première habitante du métavers. C’est très utopique, mais cette liberté extrême est permise par le numérique.

DimitriDaniloff
« J’ai beau travailler en permanence avec des outils numériques, j’aime faire dialoguer ces technologies avec des éléments physiques, créer un dialogue.  »

Dans ce cas, comment utilises-tu les outils numériques au sein de ton processus de création ?

Dimitri Daniloff : Depuis le Covid, on a tendance à parler d’un nouveau concept : les digital natives. C’est très bien, mais j’ai l’impression que ça ne prend pas en compte des gens comme moi, qui bossent avec le numérique depuis toujours. Certes, j’ai commencé avec la photographie analogique, mais, dès 2001, je suis passé au numérique. D’ailleurs, j’ai rarement fait de tirages, j’ai toujours préféré voir le résultat de mon travail sur un écran. En revanche, je n’ai jamais pensé à une technologie en particulier, c’est juste que la découverte de la photogrammétrie et de la 3D m’ont tout de suite permis de créer ce que j’avais en tête.

Pour le dire autrement, je n’ai pas fait de la photogrammétrie pour être dans le coup, c’est juste que ça me permettait de me rapprocher de la sculpture, de travailler les volumes, le corps, la matière, de pouvoir emmener des éléments physiques dans le virtuel. Car, oui, j’ai beau travailler en permanence avec des outils numériques, j’aime faire dialoguer ces technologies avec des éléments physiques, créer un dialogue. Pour La téléportation de Eve, par exemple, j’ai créé une empreinte physique de Eve en porcelaine afin d’avoir une preuve de son existence réelle avant sa téléportation dans le métavers.

Digital Sedimentation ©Dimitri Daniloff

À l’heure du numérique, on dit que n’importe qui peut se revendiquer artiste, que « pousser quelques boutons » (pour reprendre une phrase lue dans certains articles…) ne fait pas de nous des artistes. Quel est ton point de vue là-dessus ?

Dimitri Daniloff : Il y avait le même débat quand la photographie est arrivée, on disait qu’il suffisait d’appuyer sur un bouton. Heureusement, on a fini par laisser ce genre de considérations derrière nous… Depuis, Duchamp a apporté la meilleure des réponses à toutes ces critiques avec le ready-made. Comment ? En disant que l’art ne consiste pas dans le fait de fabriquer, mais dans le choix de l’artiste. Quand il prend des WC et décide d’en faire une œuvre d’art, le geste artistique n’est pas dans la fabrication ou la technicité de l’artiste ; il est dans son choix, son concept, son regard, sa réflexion intellectuelle.

Personnellement, je collectionne des artistes qui créent à partir d’IA et ce n’est parce qu’ils ont juste, a priori, à entrer une phrase dans un processus que leur démarche est«  facile » : il faut pratiquer le logiciel, le comprendre, trouver la bonne phrase, développer des techniques, etc. Le fait que de plus en plus de personnes puissent produire de belles images n’en fait pas pour autant de l’art ; ce qui compte, c’est la démarche intellectuelle, l’expérience, la continuité entre les différents travaux d’un artiste, ce qu’il va chercher à raconter.

Digital Sedimentation ©Dimitri Daniloff

Toi qui vis à Barcelone depuis de nombreuses années, as-tu l’impression que la France est en avance sur les questions numériques/immersives au niveau européen ?

Dimitri Daniloff : Le fait qu’un lieu comme NFT Factory existe à Beaubourg et que la ministre de la Culture s’y déplace prouve déjà qu’il se passe quelque chose de spécial en France autour des arts numériques. Cela se vérifie également au niveau des aides. En Espagne, par exemple, il n’y a aucun soutien pour les NFT, tous les artistes sont dans le même lot et ne jouissent d’aucune aide financière. D’ailleurs, les artistes étrangers sont bien conscients de l’opportunité que représente la France, de par sa visibilité sur le marché international, les aides accordées aux artistes, le nombre de galeries existantes ou les écoles dédiées aux arts numériques. À titre personnel, je me demande d’ailleurs sérieusement s’il ne serait pas temps pour moi de revenir en France, ne serait-ce que pour avoir la sensation d’être dans un pays qui comprend cette culture.

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