Tuto : les secrets d’Aurèce Vettier pour créer en collaboration avec l’IA

Tuto : les secrets d'Aurèce Vettier pour créer en collaboration avec l'IA
aurèce vettier, “second tree prosthesis (forms derived from hemp)”, AV-2022-U-259, sculpture en bronze à partir de formes générées par IA. Exposition à la Fondation Brownstone, Paris, 2022. ©Nicolas Brasseur

En collaboration avec l’IA, Aurèce Vettier façonne la nature à son image, avec ses erreurs poétiques, ses feuilles asymétriques et ses branches bouclant sur elles-mêmes dans des œuvres oniriques qui se reçoivent comme un miroir déformant de notre réalité. Pourquoi ? Comment ?  Le collectif s’explique.

Dans son travail lié à l’intime, le collectif français Aurèce Vettier, fondé en 2019 par Paul Mouginot et Anis Gandoura, utilise l’IA et le numérique avant tout comme un outil. L’idée ? Replacer dans le réel des éléments du virtuel créés numériquement pour mieux flouter la frontière entre ces deux espaces. En résultent des œuvres qui prennent tantôt la forme de tableaux, tantôt cette de sculptures ou d’installations au sein desquels l’intervention de l’IA a été encadrée et maîtrisée : une démarche singulière, que Paul Mouginot consent à détailler.

 aurèce vettier, areal.collect(128), huile sur toile à partir de formes générées par IA, 220 cm x 185 cm, AV-2021-U-143 Exposition Liminal Territories chez pal project, Paris, 2021. ©Romain Darnaud

À observer votre C.V., vous aviez jusqu’alors un pied dans la photographie de mode et l’ingénierie. Qu’est-ce qui vous a incité à vous tourner vers la création d’œuvres via IA ?

Aurève Vettier : J’ai toujours été féru de l’histoire de l’art, notamment de ces artistes qui ont utilisé les nouvelles technologies en premier et qui eux aussi regardaient les grands maîtres, et ce avant même de collaborer avec Vera Molnár. Au fil de sa carrière, elle n’a cessé de rendre hommage à Monet ou Cézanne, par passion. Pour ma part, j’ai pu expérimenter l’IA au moment où elle devenait accessible à des PME. J’ai ainsi mis les mains dans le cambouis et rencontré les premiers artistes qui ont commencé à l’utiliser. C’était passionnant. Comme à l’époque du Saint-Germain-des-Prés des années 1950, partout dans le monde, les artistes, qui s’y intéressaient, étaient connectés. Nous avions des discussions très théoriques pour savoir ce que nous allions en faire. Une majorité disait que l’IA était un outil mais aussi un médium – sur ce point, je n’étais pas vraiment d’accord. M’intéressant à la matérialisation physique des images développées avec une IA, je considère avant tout cette dernière comme un outil me permettant de réaliser des sculptures et des tableaux.

Selon quel procédé ?

AV : Mon travail repose sur trois piliers : le rassemblement de données personnelles, le retraitement de ces données avec l’IA, et enfin renvoyer ces données dans le réel. Je m’intéresse aux NFTs, au médium numérique, mais la plupart de mon travail se finalise en sculpture, en tableaux, et en divers objets physiques.

aurèce vettier, sinuiflora absurdica (imp0ssibl3 tr33/1), curvifolium mysticus (imp0ssibl3 tr33/2), arboreus flectens (imp0ssibl3 tr33/3), sculptures en bronze à partir de formes générées par IA, 250 cm x 100 cm x 100 cm, AV-2024-U-544, 2021, exposées à la Bastide du Roy, Antibes, France. ©Alban Ferrand

Quel rapport entretenez-vous avec la nature qui est au centre de votre travail ?

AV : J’ai un rapport très intime avec la nature. Je suis né dans les montagnes, en Savoie, j’ai donc grandi à ses côtés. J’ai fait beaucoup de randonnées, parfois à la rencontre d’animaux. Habiter à Paris est pour moi grisant, pour l’offre culturelle notamment, mais j’ai besoin de retourner régulièrement dans des endroits où au minimum je vois l’horizon. Mon travail consiste à reconstituer cet univers naturel avec l’IA et donc dans son inexactitude. J’ai commencé par les plantes, puis j’ai enchaîné avec des paysages qui les accueillent et dans les prochains mois, avec les animaux qui les peuplent.

AurèceVettier
« Je considère l’IA comme un outil me permettant de réaliser des sculptures et des tableaux. »

Vous avez effectivement commencé votre travail sur la nature et l’IA en constituant des herbiers, intitulés Potential hemp.

AV : En effet, j’ai commencé par travailler sur des herbiers en exploitant des GAN (Réseaux antagonistes génératifs, ndr). En 2019, j’ai rassemblé des millions de planches à herbier issues de sites d’histoire naturelle. J’en ai aussi constitué moi-même, près de 1500, notamment en Savoie. Ensuite, j’ai nourri un algorithme capable de reproduire notre écosystème avec toutes ces feuilles pour en créer de nouvelles. Au premier coup d’œil, tout semble normal, mais quand on regarde de plus près, les formes obtenues ne sont pas réalistes. Les feuilles sont asymétriques. On observe des ruptures dans la construction des tiges, voire des tiges qui bouclent sur elles-mêmes. Ces algorithmes, qui étaient à l’époque déjà très puissants, n’arrivaient pas à reconstituer véritablement la nature. Dans un premier temps, j’ai représenté ces résultats sous forme de tableaux, et assez vite sous forme de sculptures en bronze. D’une part, parce que j’étais attiré par le matériau. De l’autre, parce que c’était la possibilité de les présenter en trois dimensions. 

aurèce vettier à l’atelier ©Artykfilm

Vous avez commencé par des feuilles pour ensuite vous attaquer à des arbres. Cela implique-t-il une autre approche dans la démarche créative ?

AV : Au début, je réalisais des petites tiges, puis des excroissances d’un arbre réel, et enfin des arbres en entier mais naissants, de ceux que l’on peut installer dans un paysage. Évidemment, j’obtiens à chaque fois des formes impossibles. Pour commencer, je travaille sur une image en 2D sur fond blanc, puis grâce à un algorithme de lifting, j’en obtient la version 3D. Ensuite, je crée une maquette en bois à partir de branches existantes, puis un moule. Maintenant, j’y ajoute des feuilles générées par l’IA et fabriquées grâce à des techniques utilisées en bijouterie. 

Le fait que l’IA évolue à grands pas est une source d’inspiration pour vous, voire même une source de motivation ?

AV : Effectivement, l’IA reproduit de mieux en mieux la nature, mais je me revendique plus de l’Arte Povera que du post-internet. Dans mes premières œuvres, la faible résolution et la pixellisation des images m’intéressaient beaucoup. Je les reproduisais en peinture, notamment dans mon travail sur les rêves. De loin, on voit dans ces tableaux des images mais de près, c’est plus flou, elles agissent comme des taches de Rorschach. Cela force le spectateur à faire appel à ses souvenirs ou à ses propres idées.

Vue d’exposition : le travail des rêves, ensemble de 100 peintures représentant des rêves, basées sur une IA sur mesure entraînée sur les archives photographiques d’aurèce vettier, de l’enfance à aujourd’hui. Galerie Bigaignon, Paris, 2024 ©Romain Darnaud

Vous l’avez souligné, vous travaillez également sur les rêves que vous mettez en peinture après les avoir fait digérer par l’IA…

AV : Pour mes travaux sur les rêves, j’ai utilisé dans un premier temps mes photos d’enfance. Ensuite, j’ai entraîné un modèle d’IA afin qu’il puisse me générer des images qui reprennent l’esthétique de ces photos. Je travaille en collaboration avec l’IA mais toujours à partir d’une base de données existante, voire intime, et des esthétiques que je maîtrise. Pour la première partie sur les rêves élaborés à partir de ces photos d’enfant, Circular Ruins (2022), je me suis inspiré de la nouvelle de Jorge Luis Borges Les ruines circulaires. Pour la seconde, Le travail des rêves, qui rassemble plus de 100 tableaux, je promptais au réveil et en détail les rêves que j’avais faits en tentant d’obtenir une image qui s’en rapproche le plus, pour ensuite la peindre. 

AurèceVettier
« Désormais, j’essaie de créer des installations qui soient de plus en plus enveloppantes et qui convoquent tous mes univers, des plantes aux rêves. »

Je crois savoir que vous travaillez actuellement sur un nouveau projet enveloppant, toujours connecté à la nature et à la montagne. Pouvez-vous nous en parler ?

AV : Comme je le disais, je fais toujours beaucoup de randonnées, et j’ai parfois l’impression que l’existence en est une. On doit gravir des montagnes, franchir des passages initiatiques… Après avoir lu Le Mont Analogue de René Daumal, j’ai eu une révélation. Ce roman d’aventure inachevé raconte l’ascension par un petit groupe d’une montagne immense qui dévie tous les rayons du soleil. On ne peut pas la voir, juste parfois l’apercevoir. Sur cette montagne, poussent des plantes qui n’existent pas vraiment… Désormais, j’essaie de créer des installations qui soient de plus en plus enveloppantes et qui convoquent tous mes univers, des plantes aux rêves. Ce projet va s’appeler La traverser de la forêt. La forêt symbolise la première étape avant le franchissement d’une montagne. On s’y sent plus serein car les arbres émettent de l’ozone, mais quand on s’y retrouve seul, un sentiment d’angoisse peut surgir. Cette ambivalence m’intéresse.

Cette installation sera constituée de paysages génératifs de forêts reconstitués sûr des tapisseries confectionnées par la manufacture Robert Four à Aubusson, puis d’arbres en bronze que j’ai commencé à produire, et des installations sonores conçues par le Studio Ingmar, des petits animaux, etc. En juillet, je présenterai la première étape à la Bastide du Roy, à Antibes.

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