Eduardo Kac : « Ce qui m’intéresse, c’est de développer une véritable culture spatiale, conçue pour les habitants de l’espace »

08 novembre 2023   •  
Écrit par Maxime Delcourt
Eduardo Kac : "Ce qui m'intéresse, c'est de développer une véritable culture spatiale, conçue pour les habitants de l'espace »
“Alba” ©Eduardo Kac

Pionnier de l’art des télécommunications pré-Internet, qu’il investit à l’aube des années 1980, Eduardo Kac intrigue autant pour ses œuvres interactives que pour sa pratique en bio art. À 61 ans, l’Américano-Brésilien fascine surtout par sa faculté à glisser des concepts scientifiques poussés dans des installations radicales, dont la conception s’étire parfois sur plusieurs décennies. Plutôt qu’une interview, cette rencontre est donc avant tout l’occasion de plonger dans les recoins d’un cerveau agité, complexe, et perpétuellement créatif.

Pour certains, la relation entre l’art et la science remonte à l’invention de l’atlas, à cette façon d’utiliser des données scientifiques afin de représenter un espace précis. Personnellement, comment vois-tu cette relation ?

Eduardo Kac : J’ai tendance à dire que l’art est un nœud dans un réseau culturel complexe, qui comprend également d’autres domaines, tels que la politique, la philosophie et l’économie. Tout est, d’une manière ou d’une autre, interconnecté. Bien sûr, il est parfois possible d’isoler et d’examiner la relation entre deux domaines, mais cela ne veut pas dire que ces derniers ont une sorte de « lien essentiel ». Cela signifie simplement qu’aujourd’hui, nous avons discursivement produit une étude des points de contact et des différences entre ces deux domaines. Il en va ainsi pour l’art et la science.

Tes différents travaux sont toujours extrêmement documentés. Est-ce à dire que tu passes beaucoup de temps à lire des écrits scientifiques ou des romans d’anticipation ?

Eduardo Kac : Je lis beaucoup, oui, mais ce sont des livres de genres très différents. La vérité, c’est que je ne peux pas me concentrer sur un livre en particulier… Je voyage aussi, je vais dans des galeries et des musées, je regarde des films, je discute avec les gens, je me promène dans le parc, etc. Autant dire qu’il serait vain de chercher à identifier une unique source d’inspiration.

Making of d’Ágora ©Eduardo Kac

Tout de même, on a forcément envie de connaître ton processus de création : comment travailles-tu chacune de tes œuvres ?

Eduardo Kac : Chacun de mes travaux nécessite un processus différent. Au lieu d’imposer une approche unique à toutes mes œuvres, je les écoute et développe le processus que chacune d’entre elles requiert. Certaines sont plus complexes, impliquent plusieurs étapes et nécessitent même plusieurs décennies. À l’image d’Ágora : si tout se passe bien, celle devrait s’envoler pour l’espace en décembre, après 37 années à tenter de la finaliser.

EduardoKac
« Le véritable enjeu de l’art numérique n’est en aucun cas lié aux innovations technologiques. Ce qui compte, c’est la vision de l’artiste, les travaux qu’il réalise. »

À ce propos, peux-tu revenir sur l’histoire et l’ambition de cette œuvre ?

Eduardo Kac : En 1986, j’ai donc souhaité créer ma première œuvre d’art spatiale, l’holopoème Ágora, conçu pour voyager dans l’espace. Après trente-sept ans de patience et de persévérance pour réaliser ce rêve, Ágora devrait enfin s’envoler dans le cadre du vol inaugural de la fusée Vulcan Centaur de l’United Launch Alliance. Concrètement, Ágora est logée dans une capsule Titanium 5, fixée dans l’adaptateur avant de l’étage supérieur du vaisseau. Après le lancement, Centaur V atteindra l’espace interplanétaire. Protégée à la fois par la capsule en titane et par l’adaptateur avant du vaisseau, Ágora gravitera autour du soleil à perpétuité, sur une trajectoire transplanétaire. C’est dire si Ágora est une œuvre d’art sans précédent, qui combine une taille physique compacte, une poésie de mots et d’images encodée holographiquement, une lumière qui se propage et une temporalité à grande échelle dans une orbite interplanétaire permanente.

En adoptant une telle démarche, as-tu l’impression de traduire en art des concepts scientifiques complexes ?

Eduardo Kac : Non, je n’ai aucun intérêt à faire cela. Tu sais, je suis juste un artiste qui fait son travail. Après, oui, bien sûr que j’aime créer des hybridations entre les disciplines. C’est ce qui m’intéresse, les fusions, ne serait-ce que parce qu’elles rappellent à quel point la forme n’est pas une condition finale, à quel point l’art se doit d’être en perpétuel mouvement.

Les croisements entre art contemporain et art numérique/immersif sont donc essentiels à la création, à son renouvellement ?

Eduardo Kac : L’art contemporain de nature technologique continuera à être créé, produit, exposé, discuté et collectionné à l’avenir, c’est certain. Pour autant, le véritable enjeu de l’art numérique n’est en aucun cas lié aux innovations technologiques. Ce qui compte, c’est la vision de l’artiste, les travaux qu’il réalise. Une œuvre d’art n’est pas meilleure ou plus intéressante parce qu’elle est conçue à l’aide d’une technologie contemporaine – l’histoire a d’ailleurs prouvé qu’il était parfaitement possible de créer des chefs-d’œuvre à l’aide d’un simple crayon.

Bien sûr, il ne fait aucun doute que la réalité augmentée, la réalité virtuelle ou l’IA sont plus couramment utilisées aujourd’hui qu’il y a dix ans au sein du champ artistique. Le monde s’est familiarisé avec ces outils, certains artistes n’ont même connu qu’eux. Cela dit, il faut rappeler que ces médiums ne sont bien souvent intéressants que lorsqu’ils fusionnent avec d’autres formes d’expression.

Télescope intérieur ©Eduardo Kac

Une œuvre comme Ágora est-elle pour toi une façon d’acter pour de bon l’avènement de l’art spatial ?

Eduardo Kac : Nous n’en sommes peut-être pas encore tout à fait conscients, mais l’humanité se trouve à un tournant de son histoire. Il est encore tôt pour l’affirmer, mais nous nous dirigeons déjà vers ce que certains appellent aujourd’hui l’« homo spaciens ». L’accès à l’espace se popularise – certainement plus qu’au cours des décennies précédentes -, et tout laisse à penser que nous serons de plus en plus présents dans le cosmos ces cent prochaines années. Ma conviction est que là où les humains vont, l’art et la poésie vont aussi. Ce qui m’intéresse n’est donc pas le transport dans l’espace d’œuvres créées sur Terre pour un public terrien. Ce qui m’intéresse, c’est de développer une véritable culture spatiale, c’est-à-dire une culture conçue pour les habitants de l’espace. Donc oui, depuis les années 1980, je crée de l’art et de la poésie spatiaux.

EduardoKac
« Plutôt que de comprendre qui nous sommes aujourd’hui, l’art spatial forge donc plutôt la sensibilité et la subjectivité de ce que nous deviendrons. »

Concrètement, quelle serait ta définition de l’art spatial ?

Eduardo Kac : Il me paraît important de dire qu’il ne s’agit pas ici d’un art qui a l’espace pour thème. L’art spatial est plutôt un art qui s’intéresse directement aux technologies rendant l’exploration spatiale possible – ce que j’appelle les « médias spatiaux » -, tels que les fusées, les satellites, les stations spatiales, les corps célestes et, bien sûr, l’espace lui-même. Mon œuvre Ágora, par exemple, a réellement été pensée dans l’idée être en permanence en orbite.

Au fond, l’exploration de l’espace n’est-elle pas pour toi un moyen de comprendre notre humanité, du genre : « Il n’y a pas meilleure façon de comprendre qui nous sommes qu’en regardant les étoiles » ?

Eduardo Kac : Il est évident que l’art et la poésie peuvent manifester et exprimer les idées et les émotions humaines de manière profonde et significative. En un sens, l’art spatial étend cette possibilité au-delà de la Terre. Plutôt que de comprendre qui nous sommes aujourd’hui, l’art spatial forge donc plutôt la sensibilité et la subjectivité de ce que nous deviendrons.

Adsum ©Eduardo Kac

L’une de tes dernières créations est Adsum : peux-tu me raconter l’ambition derrière cette œuvre ?

Eduardo Kac : On en revient à ce que je disais : Adsum est une œuvre d’art pour la Lune. Je l’ai créée en 2019, pour le satellite naturel de la Terre, et l’ai conçue en cinq phases. Avec, en fil rouge, une double envie : celle d’exprimer l’émerveillement face à notre position fragile au sein de l’univers, et celle de l’imaginer d’après un matériau capable de survivre à cet environnement hostile. Le but ultime étant de faire atterrir la sculpture sur la Lune, et d’obtenir des résultats clairs et réalisables. D’où l’envie de la penser en cinq étapes : les trois premières étapes ont été franchies, la quatrième est prévue pour cette année. Quant à la cinquième et dernière étape, elle est actuellement prévue pour 2025 et consiste à placer littéralement l’œuvre sur la Lune, où elle restera pour des temps immémoriaux.

À t’écouter parler de ton art, on se demande comment certains peuvent encore te considérer comme un artiste conceptuel…

Eduardo Kac : C’est effectivement inexact ! L’art conceptuel élève l’idée et diminue l’importance des matériaux. Ce n’est pas mon cas. Je crée des poèmes holographiques, des robots de téléprésence et du bio-art. Autrement dire, j’ai créé mes propres formes d’art, sans qu’il n’y ait de lien entre elles. Le fait que des gens utilisent ces mots pour définir mon travail signifie simplement qu’ils ne le connaissent pas réellement.

Télescope intérieur © Eduardo Kac

On a beaucoup parlé de l’espace et de la Lune. As-tu toujours été fasciné par cela ? Te souviens-tu, par exemple, de ce que tu ressentais lorsque tu regardais le ciel étant enfant ?

Eduardo Kac : Je tiens à dire que ce n’est pas une question de fascination, mais de travail. La Lune est un environnement très particulier pour l’art et la poésie. D’un point de vue émotionnel, elle est à la fois proche et lointaine. D’un point de vue pratique, l’atmosphère y est négligeable et les températures sont extrêmes, sans parler du fait que le sol lunaire contient des particules pointues et très fines. La gravité sur la Lune a beau être un sixième de celle de la Terre – par exemple, un poids de 100kg ici équivaut à 16,6kg là-bas -, il est tout à fait possible d’affirmer qu’il y aura des avant-postes fonctionnels sur la Lune d’ici une dizaine d’années. Pour moi, la vraie question à se poser est donc celle-ci : quel type d’art et de poésie puis-je créer spécifiquement pour ce nouveau chapitre de l’histoire de l’humanité ?

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