Synaptique de Peter Kogler : critique de la société post-moderne ?

27 mai 2023   •  
Écrit par Manon Schaefle
Synaptique de Peter Kogler : critique de la société post-moderne ?

Au Centre des arts d’Enghien-les-Bains (95), une exposition inédite de Peter Kogler rappelle les différentes obsessions qui agitent l’esprit de l’artiste visuel autrichien depuis quarante ans : la création assistée par ordinateur, les réseaux du cerveau humain, les organismes de synthèse, mais aussi les expériences immersives.

Peter Kogler est le créateur de ce qui peut être considéré comme l’un des premiers avatars humains dans le digital, mais qu’on se le dise : l’artiste visuel autrichien, né en 1959, est un précurseur qui n’a jamais cessé de créer, d’imaginer et de persister dans ses intuitions premières, de même que dans son langage emblématique, caractérisé par ces lignes graphiques et hypnotiques, dilatées à l’infini. Ses différentes obsessions (formes génératives, fourmis…), heureusement, ne sont jamais redondantes. Mieux, elles sont perpétuellement traitées avec un regard renouvelé. Sa dernière exposition, présentée au Centre des Arts d’Enghien-les-Bains, en atteste.

Systèmes complexes

Au sein de Synaptique, les murs d’une salle ont été recouverts d’un textile de courbes biomorphes, prenant l’apparence d’une membrane sensible et connectée. L’impression de se déplacer au sein d’un boyau englobant est réelle. Est-il naturel ou synthétique ? Dominique Roland, directeur du CDA et commissaire de l’exposition, préfère parler d’une « peau d’images » afin d’accentuer cette double nature. On retrouve ici les visions créées par Peter Kogler, cette faculté à perturber les sens, cette façon de nous transporter au-delà de ce qui est visible à l’œil nu. L’idée ? Attiser les imaginaires technologiques d’un monde dématérialisé et abstrait, questionner les systèmes artificiels, informatiques, biologiques, et enchevêtrer le tout dans un tissu hybride, indistinct.

Au centre de la salle se trouve une autre collection, étalée sur une table de 25 mètres. C’est une sorte de cabinet de curiosité 3.0, composé de maquettes, de dessins, de photos souvenirs, ainsi que de diverses réalisations conçues ces quarante dernières années. À moins qu’il ne s’agisse d’une tour de contrôle, située en hauteur et censée matérialiser les pensées de Peter Kogler, rassembler ses archives pour mieux dévoiler les contraintes stylistiques propres à chaque technologie, telles ses premières images ultra pixellisées tirées d’un vieux Macintosh.

Basculement du centre de gravité

Si l’œuvre de l’Autrichien est traversée par les technologies de l’information, elle ne serait s’y limiter, questionnant volontiers les enjeux d’une société connectée aux réseaux, évoluant elle-même en réseaux. Ami Barak, co-comissaire de Synaptique, préfère quant à lui voir dans les installations de Peter Kogler une manière de symboliser des réalités insaisissables, citant le système économique et les échanges d’écriture alambiqués qui régissent le monde.

Ces dernières années, Peter Kogler a également intégré l’anatomie à son travail, notamment via la représentation de corps animaux et humains. Dans le cadre de Synaptique, l’Autrichien a ainsi réalisé deux hologrammes disposés symétriquement : l’un est à l’image d’un cerveau ; l’autre, de la Terre, comme pour produire une analogie entre les deux. Mais là où l’artiste fascine le plus, c’est lorsque qu’il crée des environnements absorbants, vertigineux, qui placent les visiteurs, non pas au centre, mais au cœur d’une expérience. On comprend alors le sous-texte de Synaptique : l’Homme n’est pas uniquement au centre du monde, il est intégré à lui, dans son tissu, sans réel commencement, ni fin. Comment ? Via les technologies immersives et l’utilisation d’images semblables à des illusions d’optique. 

Art spatialisé et génératif

Autre trait distinctif de Peter Kogler : son sens de l’occupation de l’espace. Cela permet aujourd’hui à ses œuvres de se déployer mondialement, dans des contextes aussi variés que le Pont-Neuf à Toulouse, le plafond d’une gare, une galerie d’art à Istanbul, la piscine d’une villa, ou encore un skate-park parisien. Cela n’a rien d’un hasard : à observer les archives ici exposées, ses œuvres in situ sont pensées pour pousser partout (mobilier urbain, couloirs d’hôtels, sites industriels…), tels ces champignons qui s’acclimatent aussi bien à la ville et aux intérieurs qu’aux milieux ruraux. 

À l’évidence, cette dimension générative fonctionne comme un signal visuel adressé à notre vigilance : elle traduit un monde en constante expansion, perpétuellement perturbé, agité et réinventé par l’émergence de nouvelles technologies. L’erreur serait toutefois d’omettre l’aspect ludique perceptible dans le travail de Peter Kogler : dans la lignée de Marcel Duchamp, mais aussi des actionnistes viennois, l’Autrichien cherche constamment à faire évènement, à agir au sein d’environnements qu’il peut librement détourner. « En fin de compte, conclut Ami Barak, c’est là pour lui un moyen de se réapproprier l’espace physique au profit de l’espace imaginaire »

Informations : 
Exposition inédite et immersive Synaptique, du 19 avril au 9 juillet 2023 au Centre des arts d’Enghien-les-Bain

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