Concerts immersifs : simple gadget ou réelle tendance ?

Concerts immersifs : simple gadget ou réelle tendance ?
Björk ©Santiago Felipe

Hier Jean-Michel Jarre, aujourd’hui Björk, Rosalía et U2 : la scène pop mondiale se met à l’heure du live immersif. Au-delà de la performance musicale scénique, les artistes souhaitent désormais proposer de véritables shows qui happent le spectateur et l’embarquent dans leurs univers, en quête d’une expérience totale. Mais comment procèdent-ils ? Quelle est la tendance ? Les avancées ? Reportage.

Immergée dans un univers visuel, toujours aussi fascinant depuis ses débuts en 1993, Björk ne cesse de surprendre au fil de ses albums en collaborant avec les photographes et clippeurs les plus créatifs que l’époque a en réserve : Michel Gondry, Jean-Baptiste Mondino, Jean-Paul Goude, Nick Knight… Tournée vers toutes les formes d’expérimentations artistiques, la diva islandaise s’est donc naturellement intéressée aux arts numériques. Pour son dernier spectacle, Cornucopia (signifiant « corne d’abondance »), l’Islandaise a fait appel une fois de plus à un des artistes les plus en vogue du genre : Tobias Gremmler, programmé à Paris en juin dernière lors du Palais Augmenté 3.

En 2022, inspiré par la dynamique du mouvement et la philosophie du Kung Fu, le digital designer allemand réalisait notamment le clip À tout jamais de Mylène Farmer. Pour Björk et en étroite collaboration avec James Merry, directeur artistique de cette dernière depuis 2015, Tobias Gremmler a conçu un environnement virtuel fascinant, organique et végétal, post-humain en quelque sorte. À présent, il lui fallait apprendre à le décliner sur scène, permettre au spectateur de s’y immerger pleinement. Comment ? En créant du relief, via deux écrans latéraux, un autre au fond de la scène, ainsi que deux rideaux transparents sur lesquels sont projetées des vidéos qui s’additionnent ou se complètent. L’effet est bluffant mais ne fonctionne réellement que pour les spectateurs proches de la scène…

Björk ©Santiago Felipe

Immersion scénographique

Si l’expérience n’est peut-être pas encore totalement aboutie, force est de constater que Björk a choisi de se concentrer sur l’image afin de favoriser l’immersion. C’est également là l’option privilégier il y a quelques jours par U2, dont le concert du 29 septembre était censé inaugurer La Sphère, une salle de concert immersive à Las Vegas pensée pour en mettre plein la vue : 2 milliards de dollars d’investissement pour une salle de 110 mètres de hauteur pouvant accueillir 18 000 spectateurs et équipée de 1,2 million de LED et quelque 164 000 haut-parleurs. Évidemment, cela a un coût (il faut débourser 400 dollars pour assister au concert), mais s’inscrit dans une tendance : celle des concerts immersifs, des shows toujours plus grands, toujours plus démesurés, toujours enveloppants. 

« L’industrie musicale est actuellement un peu en difficulté, explique Quentin Laronche, fondateur de La Pépinière. Nous favorisons donc le visuel car nous savons qu’il va être plus facilement partagé sur les réseaux sociaux, ce qui nous apporte davantage de visibilité. Une expérience sonore coûteuse a moins d’impact en dehors du show ».

Pour son ouverture, le Phantom Club, niché sous l’Accor Arena de Bercy, ventait une scénographie immersive, sans lien direct avec la musique. Qu’importe si le public achète ses places essentiellement dans l’idée de faire la fête, il faut vendre une expérience, de l’inédit. Ces derniers temps, le collectif parisien La Pépinière a ainsi lancé Interversio, un projet de concerts techno immersifs. Partant du constat qu’il y a une réelle appétence du public pour ces propositions à 360° et que les artistes électro produisant de la musique live sur scène sont peu valorisés, Quentin Laronche leur propose d’imaginer des expériences immersives afin de créer une passerelle entre le public et l’artiste. « Pour cela, nous imaginons des scénarios et une scénographie dans lesquels lartiste et le public jouent un rôle. Ils sont tous deux acteurs de lexpérience ».

Pour cela, il s’est tourné vers Vincent Micheron, réalisateur de court-métrage et décorateur : « Pour créer de l’immersion, nous mixons plusieurs disciplines artistiques, notamment le cinéma et la scénographie. Tout commence par un court-métrage, le point d’entrée dans un univers inédit basé sur un thème donné : le temps ou le rêve. Le jour du concert, le spectateur est accueilli par les comédiens qui le mettent dans l’ambiance. Après avoir traversé un sas, dans lequel des sons l’immerge dans le thème développé, il pénètre dans la salle principale totalement décorée en rapport avec le thème. Le concert a lieu dans une ambiance toute particulière dont il se souvient à la sortie ». Mais dans cette configuration, une nouvelle fois, aucun travail en particulier n’a été fait sur le son du concert.

©La Pépinière

Les concerts de demain ?

Pour engendrer une immersion, d’autres artistes, comme Feist ou Rosalía tentent de faire pénétrer le spectateur au sein même du show via un système de caméra ou tout simplement un téléphone, dont les images sont retransmises sur des écrans géants sur scène. Se filmant au plus près, ou orientant l’objectif vers la scène et le public, Rosalía, plus à l’aise que Feist dans ce registre, a ainsi pu créer une proximité troublante et exacerber l’émotion. Mais au niveau du son ? Toujours rien.

Pourtant le concept de musique immersive par le son ne date pas d’aujourd’hui. Apparue dans les années 1940, la musique concrète n’a jamais dépassé le cap de l’expérimentation. Fin 2022, Jean-Michel Jarre a voulu rendre hommage à un de ses pionniers Pierre Schaeffer, en proposant une série de concerts privés à la Bourse de commerce avec une diffusion du son à 360°. Pour les raisons évoquées précédemment, l’immersion sonore reste encore une expérience de niche, mais des artistes s’y mettent. Bizarrement, pas ceux sur qui nous aurions misé.

En la matière, Arthur H s’est récemment distingué. Lors du dernier Hyper Weekend Festival, ce dernier a présenté son nouvel album La vie dans une véritable jungle sonore, invitant l’auditeur à s’y balader, s’y perdre, pour saisir toutes les nuances et tout le relief de ses compositions. Grâce aux sons étranges de Léonore Mercier et aux myriades de samples et de programmations organiques de Nicolas Repac, le son virevoltait dans l’espace, l’occupant totalement. Ainsi, l’auditeur pouvait presque le matérialiser. Espérons que cette proposition sensorielle particulièrement convaincante aura du répondant chez d’autres.

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