Écoles d’art et IA : rester à la page coûte que coûte

Écoles d’art et IA : rester à la page coûte que coûte

Alors que l’intelligence artificielle se développe à vitesse Grand V, comment les écoles préparent-elles les futures générations d’artistes à intégrer pleinement ces nouveaux outils, sans jamais être dépassées par la technologie ?

« Les intelligences artificielles vont-elles nous remplacer ? » C’est l’une des grandes questions qui angoisse les professionnels, quel que soit leur corps de métier. Les artistes ne font pas exception, surtout lorsqu’ils observent des œuvres générées à partir de ces outils gagner des concours, ou être vendues chez Christie’s pour des centaines de milliers d’euros, à l’image de fameux Portrait d’Edmond Bellamy du collectif Obvious. « À cette inquiétude légitime s’ajoute tout un imaginaire collectif teinté de science-fiction dystopique mettant en scène la fin de notre humanité face à ces “intelligences” », explique Étienne Mineur, responsable d’un studio consacré à l’intelligence artificielle à École nationale supérieure de création industrielle (ENSCI).

Le meilleur moyen de pallier ses inquiétudes ? Comprendre et intégrer ces technologies, afin de garder le pouvoir sur sa création. Et pour accéder à cette connaissance, l’école a indéniablement un rôle à jouer.

Se former pour former à son tour

Rentrée 2023. L’ESAD Orléans accueille une douzaine d’étudiants inscrits au programme de recherche « Édition, média, design : Expanded Publishing, quand les datas deviennent formes », dirigé par Emmanuel Cyriaque. Réfléchir sur le « deep learning », apprendre à maîtriser les outils liés à l’IA, se familiariser avec le Web3 : tout est pensé pour permettre à ces jeunes designers de faire face à ces nouveaux enjeux afin de ne jamais être dépassés dans leur métier. « À chaque apparition d’une nouvelle technologie, nous passons toujours par différentes phases, poursuit Étienne Mineur sur son site. La sidération, puis la moquerie (nous y sommes avec ces critiques acerbes et faussement rassurantes sur des détails techniques par les néoluddites), la copie des créations antérieures (le cinéma a copié le théâtre à ses débuts…), puis l’émancipation avec la création d’une nouvelle culture et un vocabulaire propre à cette technologie (le cinéma « invente » le montage, par exemple). Nous essayons avec les étudiants de passer de la phase de recopie de l’existant vers la phase de découverte de nouvelles pratiques (en toute modestie) »

Formation Midjourney aux Gobelins (Paris), ArtLab à l’EPFL (Lausanne) ou nouveau programme « Arts » au MIT (Boston)… Au compte-goutte, pour le moment, les établissements d’enseignement supérieurs tentent de se mettre à la page et de permettre aux élèves de s’emparer pleinement des nouveaux outils, dont le fonctionnement est encore nébuleux pour un grand nombre d’enseignants.

Dès lors, une question s’impose : comment former correctement ces futurs artistes quand les formateurs, eux-mêmes, doivent se former ? Un sac de nœud quand on sait que seulement 21,9 % des professeurs d’art se sentent suffisamment à l’aise pour enseigner un programme d’arts numériques, d’après l’enquête « State of Art Education Survey » menée en 2019 auprès des professeurs d’art de la maternelle à la 12e année aux États-Unis. Sur 2 000 professeurs d’art interrogés au pays de l’oncle Sam, 52,2 % souhaitaient d’ailleurs en savoir plus sur l’enseignement efficace de l’art numérique. « Dès le collège, les programmes nous incitent à parler à nos élèves de “Fake News” et de les sensibiliser à la signification des images et à la culture du numérique. Les professeurs ont été formés sur la pédagogie de ces questions, mais pas sur l’utilisation de ces outils », nous indique Anaïs Schneider, professeure d’arts plastiques en Seine-Saint-Denis. Une question qui titille même l’Éducation Nationale, avant d’être appliquée concrètement dans des cursus post-bac.

Ne jamais oublier le rôle premier des écoles d’art

Il est évidemment hors de question de substituer aux professeurs d’art des enseignants spécialisés dans la tech. Car, même si la compréhension des mécaniques de l’IA devient essentielle à de nombreuses pratiques artistiques, il ne faut pas oublier que cette technologie doit avant tout servir la création. Fabrice Bousteau, commissaire d’expositions et directeur éditorial de Beaux-Arts Magazine, s’est confié aux Echos après la publication en mai dernier du dossier « Comment l’IA bouleverse l’art »:  « La peinture à l’huile a été une révolution. La photo a fait craindre la mort de la peinture. Le ready-made de Duchamp a fait craindre la fin de l’œuvre d’art. La création a toujours absorbé la technologie, non l’inverse. L’art est une forme de pensée et d’action qui transmue une connaissance. » 

Le rôle des écoles d’art n’a donc jamais changé, malgré l’arrivée de nouvelles techniques : il s’agit de permettre aux jeunes artistes de maîtriser des outils, de les anticiper et de les utiliser, si besoin, dans une création plastique. Pour Luke Dubois, professeur agrégé de médias numériques intégrés à NYU, il ne fait aucun doute : « Les écoles d’art doivent se concentrer sur une formation professionnelle qui reste fidèle aux valeurs des arts. »  On ne peut donc pas s’attendre à ce que, du jour au lendemain, tous les plasticiens lâchent les pinceaux pour les claviers. 

De la nécessité de sensibiliser

Il paraît en effet évident que de nombreux artistes ne commenceront pas à intégrer la technologie dans leur travail sans y être préalablement sensibilisés dans leurs cursus scolaire. « Lorsque j’ai accepté le poste de professeur d’arts numériques interactifs à l’UAL en 2014, j’avais une idée très claire de ce que je voulais réaliser : donner aux nouvelles générations de diplômés en arts les moyens de s’engager en toute confiance dans l’espace numérique et de créer leur propre avenir », relate Fred Deakin, professeur du cursus « Interactive Digital Arts » à la University of the Arts London dans un rapport de 2016 intitulé « Discovering the Post-Digital Art School ».

©Les Gobelins

Plus loin, il poursuit : « Les écoles d’art ont toujours été des exemples d’un modèle d’apprentissage par la pratique : donner aux étudiants une expérience directe de la collaboration interdisciplinaire dans un espace de travail numérique contemporain afin de créer leurs propres projets est la stratégie que j’ai explorée ». Ancienne élève et cheffe de groupe, Rosie abonde dans le même sens : « Il est évident qu’enseigner aux étudiants une compétence spécifique et encourager la maîtrise de cette compétence est un élément essentiel de toute éducation, créative ou non. »

Pour Yann Philippe, enseignant, photographe et retoucheur, qui s’est exprimé dans les colonnes de Libération, le constat est clair : « On est face à un énorme changement de paradigme dans la création visuelle. Il ne faut pas que les élèves soient en retard. Ils doivent apprendre à travailler avec des informaticiens, des codeurs, des spécialistes d’effets spéciaux pour créer des outils sur mesure. On crée des ponts avec la réalité augmentée, le motion design. » C’est pourquoi, aux Gobelins, où intervient Yann Philippe, cette année a été celle de l’association entre images d’IA et photos personnelles des étudiants. L’objectif ? Inciter ces derniers à s’en inspirer et à s’en servir afin de créer des travaux qui leurs sont propres. Et ainsi, continuer de faire vivre l’art, le vrai.

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