Interview : en immersion dans les bas-fonds avec Ugo Arsac

Interview : en immersion dans les bas-fonds avec Ugo Arsac
“Energia” ©Ugo Arsac

Rencontre avec un artiste en mouvement, quelques semaines avant qu’il n’entre en résidence à la Villa Albertine, à New York, et à la Villa Saint-Louis Ndar, au Sénégal.

Artiste digital et plastique, désormais investi dans le documentaire immersif, Ugo Arsac a fait de l’exploration de nouveaux médiums sa marque de fabrique, s’intéressant de près au monde souterrain qu’il met en corrélation avec le corps humain ou la mythologie. Ses œuvres sont exposées aux quatre coins de la planète, sous plusieurs formes, dont un écran monumental adossé à la façade d’un grand immeuble à Hangzhou, en Chine. Nourrissant une évidente fascination pour les milieux sombres, le jeune prodige, 31 ans, attire pourtant les projecteurs sur lui.

En tant que documentariste, qu’est-ce qui vous a motivé à vous intéresser aux arts immersifs ?

Ugo Arsac : À la base, je suis documentariste, limitrophe de l’anthropologie, je travaille sur le réel. Les acteurs du studio Le Fresnoy, situé dans le nord de la France, m’ont encouragé à explorer de nouvelles formes, dont l’immersion. Étant fan de science-fiction, je m’y suis reconnu. Les nouvelles technologies évoluent à grands pas, c’est excitant. Aujourd’hui, je prends plus de plaisir à développer ces projets immersifs qu’à réaliser des documentaires sous une forme classique, mais la finalité est la même : proposer une infiltration.

Quels milieux en particulier aimez-vous infiltrer ?

Ugo Arsac : Le souterrain. L’œuvre IN-URBE, que j’ai réalisée au Fresnoy, propose une immersion dans les souterrains de la capitale. Pour la créer, j’ai ouvert des trappes ici et là, et je suis descendu à la découverte de tout un monde, en lien avec celui du dessus. Sous la surface de Paris, j’ai recensé différentes strates, le maximum possible. On parle souvent des catacombes, mais il y a aussi le métro, la haute tension électrique, les égouts, les cryptes, les nappes phréatiques… À partir de toutes les données que j’ai pu collecter, je propose au public un voyage introspectif, une découverte du patrimoine caché de la capitale, voire même un voyage mythologique vers les enfers que je lie à La Divine Comédie de Dante. L’œuvre est toujours la même, mais je la présente d’une manière ou d’une autre en fonction des expositions.

Je crois savoir que vous n’êtes pas simplement fan de science-fiction. La mythologie semble également occuper une place importante dans votre imaginaire, non ?

Ugo Arsac : La mythologie parle de nous, c’est un fond incroyable de savoir. Mon premier film était sur Orphée, et plus exactement encore sur sa sortie des enfers. Je l’ai tourné en 2015, entre l’Ukraine et les carrières de Carrare, en Toscane. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à beaucoup lire sur le sujet. Je pense que mon univers des souterrains colle bien à celui de la mythologie. 

Dans IN-URBE, y a-t-il une corrélation entre le corps humain et l’infrastructure urbaine ?

Ugo Arsac : Tout à fait. Quand je me balade dans un souterrain, au bout d’un moment, j’ai l’impression d’être digéré ou de me faufiler dans des boyaux. Les égouts évoquent un intestin. La haute tension électrique : le système nerveux. Le métro : le sang, notamment via tous ses globules rouges véhiculés dans des vaisseaux.

Les univers dans lesquels vous plongez le visiteur sont souvent sombres. Il y a une raison particulière à cela ?

Ugo Arsac : Je viens aussi de l’urbex, où l’on est souvent plongé dans le noir avec une simple lampe torche. Mes univers sont à la fois cosmiques et souterrains, donc sombres, en effet. Aussi, mes projets n’ont ni début ni fin, pas de temporalité donc !

Techniquement, comment travaillez-vous pour recréer ces espaces en réalité virtuelle ?

Ugo Arsac : Je travaille à partir d’un logiciel de jeu vidéo. Je peux donc exposer de plusieurs façons différentes : doom, réalité virtuelle, écran à 360°… Parfois, cela nécessite un travail d’adaptation, mais pas toujours. J’essaie de casser les codes de diffusion. En général, j’expose de la VR reliée à des vidéo projecteurs, ce qui permet des expériences singulières et plurielles en même temps. Via un casque, une personne est plongée dans cette réalité virtuelle. En temps réel, d’autres visiteurs voient sur des écrans ce que lui découvre. C’est la XR.

Les espaces que vous dévoilez correspondent donc à une réalité que vous scannez.

Ugo Arsac : Oui. Présenté au Palais Augmenté, soutenu par EDF, ENERGEIA traitait par exemple des problématiques de développement durable. Pour ce projet, j’avais fait appel à des prestataires et scanné des centrales nucléaires, fission et fusion afin de réaliser un documentaire immersif. Le scanner 3D collecte les informations tridimensionnelles des espaces. Pas cette fois-ci, mais souvent, j’utilise la technologie des voitures intelligentes comme celle des Tesla qui scanne en temps réel. Ça se présente comme un gyroscope qui tourne avec des lasers chargés de récupérer les données. Cette technologie évolue énormément.

IN-URBE ©Ugo Arsac

Vous pratiquez aussi le dessin. En 2023, vous avez d’ailleurs reçu le prix DDessin. Quel est le lien entre votre dessin et la réalité virtuelle ?

Ugo Arsac : Ça ne me gêne pas que des gens voient dans mes œuvres des choses auxquelles je n’avais pas pensé. Pour DDessin, les galeristes pour lesquels j’ai exposé, la Galerie Robet Dantec, voyaient dans mes projets des dessins virtuels, ce qui n’était pas voulu. Dystopia est en effet un dessin qui bouge, avec des tunnels ouverts et des billes qui circulent. J’ai imaginé une esthétique stratifiée, constituée d’éléments très concrets et d’autres très abstraits pour que le visiteur s’y retrouve, ou s’y perde. Mais, le dessin ne correspond qu’à 5% environ de ma production artistique.  

Vous serez à nouveau en résidence à la Villa Albertinne (septembre-octobre 2023) avec dans l’idée de vous replonger sous terre. À New York cette fois-ci ?

Ugo Arsac : Oui, c’est mon retour dans les souterrains new-yorkais. Avant le 11 septembre 2001, des SDF y vivaient. On les appelait « Le peuple des taupes », mais après les attentats, ils ont été expulsés. Il y a des écrits passionnants qui datent d’avant 2000, mais rien de vraiment récent et intéressant. Mon travail sera documentaire, mais je préfère ne pas trop en dévoiler. Pour être honnête, j’en ai déjà trop dit [rires].

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