« Conscientiser des arbres, ça n’est pas de la science-fiction », rencontre avec le studio ZABRA

"Conscientiser des arbres, ça n’est pas de la science-fiction", rencontre avec le studio ZABRA
“Mirrorless Idol” ©João Pedro Fonseca

À Lisbonne, le studio ZABRA a profité du festival Sónar+D pour dévoiler les trois installations du dispositif Limbic Landmarks : une expérience contemplative virtuelle et technologique où les facteurs émotionnels humains sont mis en parallèle avec ceux des plantes et des arbres environnants. L’idée ? Créer une symbiose organique particulièrement sensible, dans le sillage direct de la pratique art-science du collectif portugais.

On a à peine dépassé les grilles d’entrée du Estufa Fria de Lisbonne, imposant jardin botanique blotti dans un creux escarpé du Parc Edouard VII, que l’on se retrouve nez à nez avec un bien singulier portique. Deux écrans LED se font face de part et d’autre du chemin, laissant apparaître de singulières structures de réseaux filaires donnant l’impression de saisir l’ADN des arbres et des plantes qui nous entourent, tandis qu’au-dessus des écrans et de la tête du spectateur, une énorme pierre suspendue joue à l’épée de Damoclès au milieu d’un parterre de sons et de voix enregistrées erratiques.

Mélange de force, de flux d’énergies et d’équilibre aux allures de loi fondamentale naturelle, l’installation Liminal Weight a été conçue par le collectif lisboète ZABRA, et fait partie du dispositif général Limbic Landmarks présenté dans le cadre végétal plutôt insolite du Estufa Fria, à l’invitation du Sónar+D Lisbonne, la partie technologique et numérique de l’étape portugaise du célèbre festival catalan. La pièce donne une étrange sensation d’hybridation du vivant, reliant en quelque sorte l’homme au végétal par le biais d’une connexion émotionnelle qui passerait ici par les connectiques du langage numérique plutôt que par les synapses ou l’encéphale de notre système limbique, du nom de cette partie du cerveau servant à activer un grand nombre d’émotions (par exemple, celles liées à la peur ou au plaisir).

Liminal Weight ©Filipe Baptista

Plaidoyer pour la post-nature

Basé à Lisbonne, ZABRA est un centre de création art & science qui s’intéresse à ce type de recherche et de créations artistiques procédant du concept de post-nature. Le collectif travaille ainsi à la réalisation de dispositifs s’ouvrant aux formes potentielles de dialogues inter-espèces. Avec, à chaque fois, des équipes dédiées pouvant réunir des neuroscientifiques, des spécialistes de la robotique, des psychologues, mais aussi des artistes et designers numériques, ou des musiciens – ZABRA est également un label de musique électronique expérimentale, ce qui souligne l’importance du son ou de la voix dans ses installations.

« Le concept de post-nature est lié à la question de l’anthropocène, explique João Pedro Fonseca, co-directeur du studio. Mais pour nous, il s’agit de dépasser l’impact négatif de l’homme sur son environnement pour permettre à toutes les intelligences de pouvoir travailler ensemble. Il s’agit de faire un peu comme le lichen, qui est à la fois un champignon et une algue, soit deux espèces vivantes associées. »

De fait, l’idée créative qui porte ZABRA dépasse la seule conciliation de l’homme et de son environnement pour parvenir à une idée d’hybridation, de création de nouvelles espèces. « Chaque entité biologiquement vivante dispose de son espace et de son individualité, poursuit Carincur, membre active et créatrice sonore patentée du studio. Mais réfléchir à la meilleure manière d’hybrider tout cela n’est pas vain, car le vivant et l’homme sont tous deux concernés par le grand principe de l’évolution, et donc de l’adaptation. Par ailleurs, l’homme est déjà un organisme hybride. Il est constitué de gènes mais aussi de micro-organismes vivants, comme dans la flore intestinale, par exemple, qui ont leur propre intelligence. On peut les regarder comme des aliens, mais en fait ils sont déjà dans notre propre corps. »

Performance de Carincur et João Pedro Fonseca ©ZABRA
Performance de Carincur et João Pedro Fonseca ©ZABRA

Révéler l’invisible

Pour ZABRA, cette réflexion autour d’une communication inter-espèces pouvant aller jusqu’à la création de nouvelles espèces hybrides est pertinente à toutes les échelles : micro, quand on réfléchit à ces micro-organismes qui vivent en nous, ou macro, quand on réfléchit à l’homme dans son environnement naturel global. « Il ne faut pas craindre cette hybridation car elle fait partie de notre développement et nous ouvre les portes à d’autres données existantes du vivant », poursuit João Pedro Fonseca en mettant en perspective cette approche nouvelle d’une forme de science-fiction débarrassée de ses tendances trop dystopiques.

JoãoPedroFonseca
« L’avancée technologique a toujours permis à l’humain de dépasser ses possibilités.  »

Une forme de transhumanisme apaisé ? En quelque sorte, oui, même si le terme est devenu trop connoté selon lui. « Le transhumanisme est un concept fragile, mais ce n’est pas un concept nouveau, souligne-t-il. L’avancée technologique a toujours permis à l’humain de dépasser ses possibilités. On a voulu voler, on a créé des avions. On a voulu marcher plus vite, on a créé des voitures. Qu’étaient les oracles dans l’antiquité, sinon déjà des transhumains qui pouvaient établir une relation directe de conscience avec les dieux ? ».

Chez ZABRA, la pensée, comme le caractère physique et vivant des organismes, peut donc être également porteur d’espèces nouvelles. Mieux encore, le vivant ne se limite pas chez ces nouveaux démiurges à l’organique : « Le numérique est aussi quelque chose de vivant », avance Carincur, tout en précisant que l’IA, par exemple, est simplement une nouvelle adaptation de l’homme à son écosystème – un principe qui laisse augurer d’un grand nombre de combinaisons possibles autour de toutes ces méta-réalités vivantes. « L’idée de nos dispositifs, c’est de révéler des choses qui existent, mais qu’on ne voit pas, ou d’imaginer des choses qui vont se passer », résume-t-elle. Dont acte.

Mirrorless Idol ©João Pedro Fonseca

Questionner l’écosystème en place

Révéler des choses que l’on ne voit pas, mais dont on imagine qu’elles existent dans un endroit aussi grouillant de vie que l’énorme serre botanique du Estufa Fria procède d’une véritable expérience scientifique. « La demande du Sónar et des équipes du Estufa Fria était bien entendu de respecter l’écosystème en place, rappelle João Pedro Fonseca. C’est ce que nous nous sommes évertués à faire en composant nos trois installations comme de véritables écosystèmes au cœur de l’écosystème ».

Porte d’entrée du dispositif, Liminal Weight témoigne de cette volonté, avec ses deux écrans LED et la visualisation pixelisée des structures internes de la végétation alentour apparaissant en filigrane, mais aussi avec les projections sonores ou lasers sur la pierre en suspension participant de cette même création cohérente d’un sous-univers ponctuellement placé sur notre parcours de visiteurs. C’est là l’aspect-jalon (landmarks) de ces installations-écosystème placées au cœur de l’écosystème souverain, celui du jardin tropical lui-même.

JoãoPedroFonseca
« Ces installations sont faites pour inviter les gens à y revenir »

Mirrorless Idol, la deuxième installation, se fait aussi remarquer par son dispositif physique à un carrefour de sentiers. Une grande toile en aluminium aux surfaces dépolies pour créer des irrégularités sert de support de réflexion et de fragmentation à des jeux de projection lasers. Réfléchies au sol par la surface irrégulière en aluminium, des particules de lumière prennent alors vie et s’agitent comme autant de mini-organismes frétillant sur eux-mêmes. Là encore, on note les constantes du travail de ZABRA, avec l’importance du son, du langage et de la narration (qui seront encore plus exacerbés lors de la performance live donnée in-situ), mais aussi avec les incidences de la forme vivante hybride ainsi créée. « Ici, on assiste à la création d’une entité vivante abstraite, mais basée sur des principes de déformation et de transformation, insiste João Pedro Fonseca. La transformation passe là encore par le numérique, mais elle mute en fonction des principes d’erreur, d’irrégularité de la surface en aluminium ». Quelque part, c’est donc presque à une séance de glitch art hybride que l’on assiste à travers ces perspectives comportementales plurielles (organiques et numériques) ici mises en scène.

Tide Vital ©Lua Carreira

Transmutation des émotions

Niché aux abords d’une mare dans la partie haute du jardin, la troisième installation Vital Tide s’intéresse plus directement à la conscientisation des plantes et nénuphars qui y trouvent un abri propice. Conçu à partir du programme Soft Designer, l’installation propose à travers des flux de lumières, de couleurs et de sons une virtualisation audiovisuelle des émotions que peuvent ressentir les plantes et microorganismes peuplant cet écosystème aquatique. Une fois de plus, les principes d’évolution, de perception, voire de transmutation des émotions ressenties s’avèrent des plus fins. Ils épousent derrière le bruit des voix (on reconnait celle de Carincur), derrière les douces fluctuations de couleurs ou de lumières, un état des lieux s’ouvrant à la sociabilité entre les espèces. « Conscientiser des végétaux ou des arbres, ça n’est pas complètement de la science-fiction, renchérit João Pedro Fonseca. Quand un arbre manque de nutriments dans un bosquet, les autres arbres peuvent se passer l’information par l’intermédiaire de multiple signaux et récepteurs pour que cet arbre en bénéficie plus qu’eux. Ce principe de solidarité existe. »

Cette installation, sans doute la plus poétique des trois, est aussi celle qui fait prendre le plus conscience de ce champ des possibles pas toujours évident à discerner. Le jour, l’installation est ainsi quasiment imperceptible, mais « renaît » la nuit et s’agite à nouveau. Ces différences temporelles sont essentielles pour bien comprendre le dispositif, et son fonctionnement aussi (al)chimique que la mécanique rigoureuse d’organismes complexes et évolutifs. Elles nous permettent de travailler notre propre rapport à l’émotion en revenant nous confronter au dispositif à de multiples reprises pendant les trois jours de sa monstration. « Ces installations sont faites pour inviter les gens à y revenir, reconnaît João Pedro Fonseca. Plus on y revient et plus la relation est forte et approfondie ». Et si le collectif ZABRA avait créé avec ces dispositifs un nouveau principe de land art émotionnel ?

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