Ouverte en septembre 2007, la galerie numeriscausa a très vite convaincu les collectionneurs et critiques curieux de création numérique, à une époque où Paris et ses institutions boudent encore fortement cette facette incontestable de l’art contemporain. Aux côtés, de son fondateur Stéphane Maguet, entrepreneur fasciné par l’avant-garde et la technologie, retour sur ce lieu pionnier, où sont autrefois passés Miguel Chevalier, Grégory Chatonsky, Samuel Bianchini et Reynald Drouhin.
« Nous étions une poignée. Nous aimions faire la fête, mais nous étions aussi de sacrés bosseurs. Vivant uniquement pour numeriscausa, nous avions pour avantage de balayer nos doutes à l’aide de fortes convictions ». La discussion a à peine commencé que, déjà, la voix de Stéphane Maguet, fondateur et directeur de numeriscausa, est empreinte d’une nostalgie joyeuse. Pour nommer sa galerie, ce passionné d’art numérique s’est inspiré du titre prestigieux de Docteur Honoris Causa, décerné depuis 1918 par les universités françaises pour honorer « des personnalités de nationalité étrangère en raison de services éminents rendus aux sciences, aux lettres ou aux arts, à la France ou à l’université ». En 2007, Stéphane Maguet avait surtout pour objectif de mettre en lumière et d’élever la création numérique au rang d’art majeur. Pari réussi !
De la débrouille à la reconnaissance
Tout commence par un licenciement. Un mal pour un bien ! À l’aube des années 2000, Stéphane Maguet est remercié par le groupe CANAL +, au sein duquel il développait le pôle nouveaux médias, situé pile-poil entre la technique et la création. Pour continuer dans la même voie, le Parisien embarque avec lui quelques brillants développeurs et monte l’association music2eye, qui évolue très vite vers un collectif artistique. « Nous baignions tous déjà dans les mondes virtuels, la tech et la 3D », rembobine-t-il. Avec son équipe, tout aussi défricheuse que lui, il se plonge ainsi dans l’IA et développe, jour et nuit, dans un appartement du 5e arrondissement de Paris, des algorithmes pour des artistes, dont un certain Miguel Chevalier. « Nous nous étions spécialisés dans les softs de mouvements d’animaux et de croissance de plantes, c’est ainsi que nous avons entamé une première collaboration avec lui. Une chance », reconnaît Stéphane Maguet. Jouissant déjà d’une certaine renommée, Miguel Chevalier leur ouvre les portes de son réseau, et de ce fait celles du succès.
Emballé par la vision du collectif, Biche de Bere, société française de prêt-à-porter et de bijoux hier en vogue, leur cède un espace de 400m² – un luxe ! Stéphane Maguet et ses collaborateurs y invitent Eduardo Kac et ses lapins phosphorescents, ou encore le peintre Jean-Charles Blais, créant ainsi des ponts entre les divers médiums artistiques. L’attention du public est telle qu’ils signent ensuite pour un cycle d’expositions programmées lors de la saison 2005- 2006, entre Paris, New York et Shanghai. « Une aubaine ! », admet-il, le ton clair et affirmé, tout en regrettant une époque encore hostile à cette forme d’art. « À cette époque, le Ministère de la Culture ne nous soutenait pas. Les conservateurs de musée disaient que nous étions des ingénieurs et qu’ils ne voyaient pas dans notre travail de poésie ou de narration, et donc d’œuvre. Pendant plus de huit ans, j’ai affiché sur ma porte les nombreux refus de subventions, alors que nous avions pignon sur rue. »
La création de numeriscausa
Au regard du succès grandissant, Stéphane Maguet se voit dans l’obligation de fonder sa société en 2007, regroupant la galerie numeriscausa et sa boite de prod, puis l’agence éponyme qui visait à louer des œuvres à des designers pour des défilés de mode, ou encore à des banques et des cabinets d’avocat pour différents évènements. À cette époque, sa galerie est la seule à être spécialisée dans ce domaine en France. Sur la planète, ils ne sont même que trois : la galerie numeriscausa, donc, mais aussi la DAM Gallery, à Berlin, et la Bitforms Gallery de Steve Sacks, à New York. Lesquelles existent encore aujourd’hui. « Pour nous, c’était l’âge d’or ! Nous vendions beaucoup, mais le chemin a été long. Dominique Moulon a été un des premiers critiques à s’être intéressé à notre travail ».
Commissaire du tout récent Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle, le critique et curateur en art digital soutient alors la galerie dans les pages de Photo Magazine, trouvant dans ce projet la matière pour écrire de nombreux sujets. C’est que numeriscausa ne se contentait pas de monter des monographies faciles ; il s’agissait avant tout de mettre en place des expositions audacieuses et thématisées, comme Sur le fil consacrée à cette position instable et fragile, entre le vertige et la chute possible, qui résonnait à merveille avec les balbutiements des arts numériques ! Quant à Natural / Digital, elle interrogeait plus volontiers la génétique virtuelle.
Une vie courte mais intense
Côté artistes, numeriscausa fait incontestablement office de référence. Des émergents aux plus célèbres, ils y exposent avec fierté. Parmi eux, Grégory Chatonsky, un pionnier du net.art en France, notamment via son collectif Incident.net, fondé en 1994, ou encore le plasticien Reynald Drouhin. « Nous étions donc situés boulevard Beaumarchais, lieu de toutes les manifestations, rappelle Stéphane Maguet, tel un énième prétexte pour remonter le temps. Nos vitrines comme les voitures de nos collectionneurs ont souvent été endommagées, mais nous avons aussi vécu de bons moments avec les manifestants. Une année, nous avions exposé en vitrine une œuvre de Reynald Drouhin, l’inscription en néon de System Failure, symbole du crash informatique qui faisait écho au chaos des manifestations qui défilaient devant nous ».
Un accrochage prémonitoire ? En 2008, la crise des subprimes submerge l’Europe. Les collectionneurs n’investissent plus. Peinant à retrouver son souffle, numeriscausa se noie définitivement en décembre 2009. Ayant anticipé la chute, Stéphane Maguet ouvre un bureau d’art numérique à Dubaï début 2009, mais très vite, il est rattrapé par la crise qui finit par ravager le Moyen-Orient. Épuisé, il lâche l’affaire en 2010, tournant définitivement la page d’un art numérique qu’il a contribué à rendre crédible en France au début du 21e siècle.