Que penser de « Néo-matérialités », l’exposition du Cube Garges ?

Que penser de « Néo-matérialités », l'exposition du Cube Garges ?
“Supreme” de Xenoangel ©Axel Fried/Le Cube Garges

Pour son premier anniversaire, le Cube Garges s’offre une exposition visant à cartographier les matériaux du futur et les nouvelles sensations qu’ils engendrent. De prime abord complexe et pointue, Néo-matéralités séduit grâce à sa sélection d’œuvres, prospectives et profondément ludiques.

Ce sont délibérément des perspectives, oui, très construites même, qui s’offrent à la vue du public dès l’entrée dans le hall d’exposition du Cube Garges. Depuis sa création, il y a un an, la salle gargeoise a sans doute mieux compris que d’autres ce qu’implique une exposition d’art numérique : poser un regard sur les enjeux et les perceptions qui émergent au cœur de nos sociétés. Pourtant, aucun des artistes sélectionnés pour Néo-matérialités ne verse vraiment dans les grands discours. Pas de revendications frontales, ni de propos moralisateurs, aucun cartel. 

Ici, tout est suggéré, insinué, dans la plus pure tradition des expositions qui se donnent à voir, qui s’expérimentent au gré des œuvres et qui, in fine, sont autant une affaire de perception intellectuelle que d’esprits joueurs. Il n’y a ainsi aucune limite d’âge pour apprécier pleinement Néo-matérialités : de 5 ans à 85 ans, seul compte le plaisir de pouvoir toucher une œuvre, d’enfiler un casque VR afin d’explorer une ville fantôme faite de béton et de brouillard (All Unsaved Progress Will Be Lost de Mélanie Courtinat), de faire réagir une robe en utilisant les informations de la morphologie du son (Soft Voss de Yin Yu), ou encore d’avoir la main sur le temps. 

Objets-monde de Sabrina Ratté, exposition Néo-matérialités ©Axel Fried/Le Cube Garges

Le goût du psyché

Maîtriser la temporalité de multiples environnements virtuels, c’est là la promesse d’une œuvre placée à l’entrée, probablement l’une des plus importantes et les plus plébiscitées de l’exposition, Objets-monde, où l’on retrouve tout ce qui fait la puissance et la poésie du travail de Sabrina Ratté : le recours à la photogrammétrie pour recontextualiser des objets abandonnés (des voitures, des écrans d’ordinateur) dans des vidéos où ils apparaissent disproportionnellement au beau milieu de décors à la beauté éclatante, caractérisés par une lumière nuancée et des vestiges de l’ère anthropocène. Interactive, l’œuvre de la Québécoise se présente également via un bouton encourageant chacun à contrôler l’écoulement du temps, quitte à réduire les différents tableaux à d’intenses effets stroboscopiques, hautement hallucinatoires. 

« C’est vrai que l’aspect psychédélique est un élément commun à un certain nombre des œuvres retenues pour l’exposition », confesse Clément Thibault, directeur des arts visuels et numériques au Cube Garges. Preuve en est donnée avec la mythique Dream Machine de Brion Gysin, ici reconstituée à l’identique par des habitants de Garge-les-Gonesse dans le cadre des ateliers menés par l’institution. Là encore, il s’agit d’un travail sur la lumière, d’une réflexion sur la perception et, une fois n’est pas coutume, d’un jeu sur la rotation : celle-ci, produite à une certaine fréquence, procure à l’utilisateur, qui expérimente les yeux fermés, des sensations optiques particulières, semblables à celles provoquées par l’ingestion de psychotropes.

Dream Machine de Brion Gysin, exposition Néo-matérialités ©Axel Fried/Le Cube Garges

Plaidoyer pour dame Nature

Pensée en trois parties, Néo-matérialités poursuit tout du long une même ambition : développer un dialogue entre l’art et les sciences, principalement autour d’une thématique liée à la nature. Architectures algorithmiques aux formes organiques (Vault Series de Kory Bieg), constructions fongiques, aliments synthétiques servis en hologrammes (Culinair Cellulair de Chloé Rutzerveld), perspectives d’une informatique biodégradable, vêtements virtuels bio-inspirés, environnements artificiels, tout porte à croire ici que les nouvelles technologies s’hybrident parfaitement avec les processus de la nature.

Pensons aux Pierres sauvages II de Côme Di Meglio, qui a construit une arche romane à partir de sciure, de carton et de mycélium, ce champignon à même de transformer les matériaux morts en sol fertile. Pensons également à Donatien Aubert, dont Les jardins cybernétiques se présentent ici via deux œuvres : celle, interactive, réagissant à la lumière et aux mouvements des spectateurs, et celle, d’une beauté spectacle, consistant en une impression 3D de cinq fleurs disparues depuis l’ère de l’anthropocène. Enfin, pensons à Supreme de Xenoangel, présentée sous forme de triptyque vidéoludique, dont les couleurs pop et l’aspect divertissant ne doivent pas masquer l’ambition première d’une œuvre pensée pour imaginer un avenir symbiotique, prôner l’harmonie entre les espèces et donner corps à divers concepts si chers au duo formé par Marija Avramovic et Sam Twidale : l’animisme du futur, la pensée lente, l’imaginaire mythique, les contes.

Disparues de Donatien Aubert, exposition Néo-matérialités ©Axel Fried/Le Cube Garges

L’erreur, face à toutes ces œuvres, serait toutefois de n’y voir qu’un prolongement de l’exposition La matérialité du virtuel, présentée au Centre des Arts d’Enghien-les-Bains en fin d’année dernière. On en ressent l’écho, évidemment, mais ce qui se joue au Cube Garges paraît tout autre. On y raconte des futurs possibles : à l’image d’Ephemeral Electronics de Forian Sumi, une campagne publicitaire d’anticipation prônant les vertues d’une technologie biodégradable rendue possible grâce à la soie d’une chenille, la Bombyx mori. On y met en avant la passion des artistes pour le design fiction. Surtout, on célèbre la manière dont les disciplines artistiques commencent à être renouvelées par l’IA et la biotechnologie.

Prospective par son récit, mais foncièrement numérique dans ses formes, avec ses sculptures/installations hybrides et ses médiums digitaux (AR, VR, photogrammétrie, 3D), Néo-matérialités se reçoit ainsi comme une ouverture vers le monde de demain. Qui, grâce à une informatique biodégradable, nous appartient. 

  • Néo-matérialités, du 12.01 au 31.07, Cube Garges, Garges-lès-Gonesse.
À lire aussi
Le Cube Garges, en immersion dans ce haut-lieu des arts numériques
Le Cube Garges ©Sergio Grazia
Le Cube Garges, en immersion dans ce haut-lieu des arts numériques
À Garges-lès-Gonesse, le Cube Garges se présente depuis son ouverture en début d’année comme un pôle d’innovation culturelle…
26 juillet 2023   •  
Écrit par Maxime Delcourt
Sabrina Ratté : "via la 3D et les IA, un nouveau monde s’est ouvert à moi"
“Inflorescences” ©Sabrina Ratté
Sabrina Ratté : « via la 3D et les IA, un nouveau monde s’est ouvert à moi »
Durant l’été, de mi-juillet à fin septembre, Fisheye Immersive part à la rencontre de huit artistes numériques venus du monde entier…
12 septembre 2023   •  
Écrit par Maxime Delcourt
Donatien Aubert : l'art au service des plantes 
“Les jardins cybernétiques (Chrysalides)”, 2020 ©Donatien Aubert
Donatien Aubert : l’art au service des plantes 
Doublement représenté en cet automne – au Festival )accès( et au sein de l’exposition Ce que disent les plantes ? – , Donatien Aubert a…
07 novembre 2023   •  
Écrit par Lucie Guillet
Explorez
Trevor Yeung, le triomphe des mythes
Vue de l'exposition "Jardin des neuf soleils”, Capc, 2026 © Arthur Pequin
Trevor Yeung, le triomphe des mythes
Pour sa première exposition monographique sur le territoire européen, l’artiste hongkongais Trevor Yeung investit la grande nef du Musée...
06 mai 2026   •  
Écrit par Benoit Gaboriaud
« Perfect Nonsense », que penser de la première exposition d'Harmony Korine ?
“Baby Invasion”, 2024 © Harmony Korine
« Perfect Nonsense », que penser de la première exposition d’Harmony Korine ?
Première exposition américaine consacrée au travail du réalisateur Harmony Korine, Perfect Nonsense rassemble plus de 50 oeuvres...
05 mai 2026   •  
Écrit par Zoé Terouinard
Avec "StarPower", Maya Man ré-explore la danse compétitive à l'aide de l’IA
Maya Man, “StarQuest”, 2026 © Max C Lee-Russell
Avec « StarPower », Maya Man ré-explore la danse compétitive à l’aide de l’IA
Récemment exposée chez bitforms, l'artiste américaine, 30 ans à peine, confirme sa capacité à interroger les routines d’optimisation, les...
04 mai 2026   •  
Écrit par Benoit Palop
"Des raisonnements déraisonnables" : l’avenir du langage mis à l’épreuve de l’IA par Julien Prévieux
Crédits : Julien Prévieux
« Des raisonnements déraisonnables » : l’avenir du langage mis à l’épreuve de l’IA par Julien Prévieux
Les machines dites « intelligentes » le sont-elles vraiment ? C’est la question que pose Julien Prévieux, lauréat du prix Marcel Duchamp...
28 avril 2026   •  
Écrit par Benoit Gaboriaud
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Dataland : ce que l'on sait du premier musée dédié aux intelligences artificielles
© Dataland
Dataland : ce que l’on sait du premier musée dédié aux intelligences artificielles
À Los Angeles, le musée inédit porté par Refik Anadol ouvrira ses portes le 20 juin prochain. Mais que sait-on réellement de...
Il y a 2 heures   •  
Écrit par Zoé Terouinard
Festival ((((INTERFERENCE_S)))), l'art sonore dans tous ses états
“Memory Lane” © Felix Luque Sanchez
Festival ((((INTERFERENCE_S)))), l’art sonore dans tous ses états
Au Centre Wallonie-Bruxelles à Paris, le festival ((((INTERFERENCE_S)))) associe installations, performances, créations radiophoniques...
15 mai 2026   •  
Écrit par Zoé Terouinard
Nouvelles technologies : une histoire de flops
Vue de l'exposition "Flops?!”, Musée des Arts & Métiers de Paris, 2026.
Nouvelles technologies : une histoire de flops
Présentée jusqu’au 17 mai au Musée des Arts & Métiers de Paris, l’exposition Flops ?! dresse un amusant panorama d’objets et de...
15 mai 2026   •  
Écrit par Laurent Catala
Studio Nonotak, la lumière comme terrain de jeu
Nonotak © Mitsuru Wakabayashi
Studio Nonotak, la lumière comme terrain de jeu
Depuis décembre 2011, le studio Nonotak façonne des environnements où la lumière, le son et l’espace ne font plus qu’un. À la...
13 mai 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas